Un caillou dans ma godasse
Une conception dépassée des organisations de l’Etat
Gilles Carrez, député, membre de la commission des finances, est en charge de redéployer les structures hospitalières. Je lui souhaite bien du plaisir s’il n’a pas prévu d’enlever la tutelle des hôpitaux aux maires. Toutes tendances politiques confondues, et à quelques exceptions près, une majorité des élus et des représentants de l’Etat seront résistants ou opposés aux projets de restructuration des organisations territoriales. L’importance des fonctionnaires territoriaux, leur poids électoral freinent depuis des années tout redéploiement des organisations de l’Etat. Qu’un français sur deux soit favorable à la disparition du niveau départemental comme le suggère Attali dans ses propositions sur la modernisation de la France n’y changera sans doute pas grand-chose. La France est en passe de devenir un pays sous-développé faute d’avoir su remettre en question son organisation politique, territoriale et économique. Le jacobisme français, un temps atout de la construction contrainte d’une république qui se voulait homogène et « patriotique », apparaît aujourd’hui comme un carcan inquiétant par les charges qu’il engendre mais aussi par l’irresponsabilité qu’il sous-tend. Notre organisation fait l’image de la France : brouillonne et dépensière. La réalité ? Nous sommes des vieux nobles détroussés de leurs biens vendus à l’encan qui jouons encore aux grands seigneurs. On ne s’étonnera pas d’en payer le prix fort. D’abord par nos coûts de fonctionnement, ensuite par un second, celui des lourdeurs et des inefficacités collectives. Le Colbertisme donnait délégation de pouvoir à des intendants régionaux qui, à l’époque des communications difficiles, avaient tout pouvoir pour assurer la gestion régionale à leur guise. Les communications devenant plus faciles on a dévoyé l’idée de ce libéral en renforçant le « pouvoir du contrôle central » sur le local. Première erreur, çà ne coûte pas moins cher. Aujourd’hui il convient d’alléger les strates des anciens régimes. Pas facile !
La France jacobine n’a toujours pas vraiment fait sa révolution organisationnelle. Les régions qui se voulaient l’agrégat le plus approprié à notre siècle en venant se rajouter aux départements, cantons et autres niveaux communaux sont sans argent ni vrai pouvoir. Les niveaux intermédiaires restent tous déterminés à préserver leurs prérogatives locales plutôt que d’alléger les fais de fonctionnement de l’entreprise France. La France avec son organisation centralisatrice fait quasiment office d’exception en Europe. Elle a, face à elle, des nations à la culture et à l’organisation très axée sur la régionalisation. Que soit en Grande-Bretagne, en Belgique, en Suisse, en Allemagne, en Italie ou en Espagne nous sommes entourés de pays ayant une forte culture de la région considérée comme le bon niveau d’intervention économique et social. L’Etat intervenant, au titre plus modeste des opérations dites régaliennes. N’ayant jamais pu trancher sur le bon niveau des actions locales ou centrales nous les avons adoptées toutes constituant le plus beau sac de nœuds de réseaux d’influences ou de cheminements de décisions qui soit. La subsidiarité ne marche pas entre les différents échelons de l’organisation de la France. D’où un autre effet pervers : l’accumulation de missions et de fonctions due aux évolutions de notre société, étouffe l’ensemble, sans que jamais rien ne soit cédé. Partout les sureffectifs justifiés par des raisons de missions pas forcément indispensables essoufflent notre pays. Le doublonnage des fonctions et des administrations appauvrit les français et rend l’Etat impotent. La e.administration en s’appuyant sur les réseaux électroniques tente de contourner une partie de l’inefficacité des coordinations intra-régionales sans pour autant faciliter le bon niveau de décision. Nous subissons une conception dépassé de l’organisation de l’Etat, de ses missions, de ses représentations et par contrecoup… de ses budgets !
Et en plus on se trompe d’analyse ! Aujourd’hui, tout projet d’un minimum d’envergure doit nécessairement associer une ou plusieurs régions dans un espace sans frontières devenu international et au moins européen. Ces coopérations régionales autour d’un projet ne peuvent plus se faire que de façon volontaire et concertée indépendamment d’une directive voulu par un pouvoir central. Ce n’est donc pas le territoire qui gagne, c’est le réseau d’alliances, d’affinités ou d’expertises qui prime. Les réseaux coopératifs qui mutualisent leurs ressources et leurs savoirs s’affirment plus efficaces que toute autre forme d’organisation. Notre vision hexagonale de l’organisation du pays, nos réflexes anciens étouffent les territoires au détriment d’une libre insertion dans les réseaux savants, dans l’économie immatérielle qui eux se moquent bien des frontières et des petits chefs de tribus locales.