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De la solidarité à la rente
- Bangkok, le 12 avril 2012 -
Ma chère Jessica,
Le "Kalinka", où je séjourne actuellement avec mon épouse, est un bateau de croisière ukrainien. Une vraie ville flottante d'un peu plus de mille passagers qui vient d'arriver à Bangkok pour une escale technique. L'équipage est charmant et les occasions de se distraire ne manquent pas. Nous sommes tous des seniors qui naviguons durant des mois autour du monde avec des escales pour raisons familiales, touristiques et aussi, il faut bien le dire, pour des raisons de santé. Nous retrouvons une nouvelle jeunesse et des comportements amoureux que nous croyions avoir oubliés. Si nous mourrons parfois d'amour - le viagra a du succès par ici - il n'y pas de suicides : Saviez vous, ma chère Jessica, que les seniors français se suicident trois fois plus que leurs homologues américains.
Je regrette que vous ayez choisi en fin de compte de vous replier dans votre "village forteresse" où votre association CID (Centre d'Intérêt Commun) s'occupe de tout. Ces villages dotés de services généraux communs, le plus souvent constitués par des classes moyennes américaines, se sont développés de façon fulgurante depuis 1960. Ces cités étaient, si j'ai bonne mémoire, plus de 150 000 à la fin des années 1990, pour quintupler depuis. Ces enclaves où nous essayons de créer les meilleures conditions de vie se multiplient chez nous aussi. Pour notre part nous avons préféré utiliser une ville flottante et visiter un peu ce monde que nous n'avions pas eu le temps de connaître faute de temps lors de notre vie active.
Mais venons en à votre "émel" à propos de l'émission de la CNN sur les seniors dans les pays avancés. Heureuse coïncidence, j'ai regardé la même émission que vous. C'est vrai que les problèmes dus au vieillissement de la population dans les pays avancés sont mondiaux. Bien que n'étant pas un spécialiste de la question, je puis vous donner un éclairage de ce qu'a été l'évolution singulière de l'histoire de la retraite en France.
La France comptait en 1998 quelque 12 millions de "plus de soixante ans". Les seniors de plus de 65 ans représentent quasiment un quart de la population active française aujourd'hui. Le pouvoir gris est un pouvoir qui ignorait encore sa force à cette époque. Nous n'avons pas tenté comme on l'a prédit souvent, de faire la révolution. Elle s'est faite toute seule. Les français ont commencé à subir dès l'an 2003 les contrecoups économiques de la transformation de leur démographie. Le plus pénible fut la limitation progressive des naissances dans les foyers plutôt aisés et à forte intensité de connaissance par des femmes qui n'avaient plus le goût de faire des enfants parce que cela augmentait la précarité de leur situation professionnelle et que les chiffres sur l'endettement inter-génération commençait à circuler dans le grand public. Le report des charges du fardeau de la dette eut pour effet une sur-taxation relative qui frappa les jeunes générations. La dette publique à la fin du siècle, siècle dernier atteignit 5000 milliards de francs, 60% du revenu national annuel (PIB), soit environ 200 000 fr. par français. Bref, les prélèvements devinrent, faute de modification rapide de la législation, très supérieurs aux transferts qui auraient été perçus par le simple jeu de la répartition puisqu'il fallait résorber la dette tout en réglant les retraites. Comme le ralentissement de la conjoncture ne permit pas de réduire la charge de la dette, l'Etat dut faire face à une demande considérable de capitaux pour son fonctionnement toujours aussi peu économe et pour financer la retraite d'un nombre croissant de fonctionnaires.
A l'époque, le secteur public représentait environ un quart de la population active et un tiers des retraités. Les retombées politiques positives de l'embauche régulière de personnels payés par l'Etat masquaient le fait que chaque année plus de 70 000 personnes partaient à la retraite, et qu'il fallait les payer. Les conditions privilégiées qui leur étaient octroyées par comparaison avec le secteur privé et l'allongement de la durée de leurs droits fit que la charge de ces retraites devint de plus en plus insupportable pour le budget public. En France, c'est le Trésor Public qui assure la gestion des salaires et des retraites. Les salariés de la fonction publique se voient déduire une part de salaire pour leur retraite, une autre part - la plus importante - étant par un simple jeu d'écriture provisionnée par les établissements publics mais non réglée à un fond de répartition à l'exemple de l'Urssaf pour le secteur privé. Faute d'avoir créé un fond de réserve spécifique avec les privatisations comme cela avait été un moment envisagé, l'en cours de la dette sociale, à l'exemple des cotisations impayées de l'Etat à l'Urssaf, qui s'élevait en 1993 à 200 milliards de francs contre 25 milliards pour le secteur privé, puis la charge des salaires et des retraites des agents de l'Etat - 217 milliards en 1998 - ont constitué le détonateur qui a fait exploser le système français.
En effet, chaque fois qu'un fonctionnaire part à la retraite, il reste à la charge du trésor sur le budget annuel tout en créant une demande de poste de remplacement. Comme les fonctionnaires n'ont pas de caisse de retraite à proprement parler disposant de fonds de répartition venus des cotisations des fonctionnaires actifs, l'Etat assure lui même et au fil des budgets annuels successifs la charge des retraites de la fonction publique. La dette s'accumulait d'autant que le secteur privé (entreprises et ménages) devait financer ses propres retraites et celles d'un secteur public pléthorique : en 1995, 56,6% des fonctionnaires ont pris leur retraite avant l'âge. En 1998, le paiement des salaires et des retraites des fonctionnaires représentaient 56% des recettes fiscales, 20% étaient consacrés au règlement de sa dette contre respectivement 41% et 10% en 1990. Cela contribua à accentuer la charge que nous avons laissée en héritage aux jeunes générations.
Pourtant les signes d'une catastrophe étaient bien visibles. La diminution de la population active d'abord. Avec 37-36%, elle fait de nous les champions du monde du plus faible taux d'actifs Il faut savoir qu'un quinquagénaire sur trois ne travaille plus aujourd'hui en France, soit un taux supérieur de 15% à celui des autres pays européens. Le report de la retraite à 68 ans dans les années 2005 sous la pression de la communauté européenne s'est fait quasiment sans préparation alors que le chômage touchait encore plus de quinquagénaires. Puis le développement du temps partiel, la multiplication des cursus professionnels atypiques, les importantes variations des revenus annuels consécutives dans les familles, ont engendré, faute d'avoir mis en place un impôt négatif, une précarité croissante qui affecte le montant des cotisations sociales, perturbe les capacités d'engager des crédits mais aussi d'épargner. La diminution des revenus des caisses qui suivait celle des cotisants fait qu'elles n'ont pu supporter des charges financières proportionnellement plus lourdes avec la croissance des montants des retraites cadres. Enfin, la création d'un véritable "malthusianisme " de la fonction publique : avec la montée considérable de la charge de la dette des retraités de l'Etat, ces derniers disposant d'avantages incomparables lors du départ à la retraite, constituaient un nouveau type de rentiers qui affaiblissait le dynamisme de notre économie. Sans compter la multiplication des besoins de soins de santé pour les seniors les plus démunis qui devaient être supportés par la collectivité.
Bref, alors qu'en 1990 on comptait un retraité pour trois cotisants, on en comptait un pour deux en l'an 2005, et pour le milieu du siècle, si on en reste au statut quo actuel, chaque travailleur devra supporter le coût d'un retraité. Dans cette perspective, en 2015 le déficit du paiement des pensions atteindra plus de 100 milliards. Après le trou de la "sécu " nous avons eu celui de la retraite. Faute de réforme structurelle adaptée, le "fonds de réserve" créé à la fin des années 90 a été épongé en un an, en 2010. Les retraites complémentaires qui avaient fusionné dans les années 1990 pour réduire leur frais de fonctionnement et ajusté la valorisation des traitements ont épuisé leurs réserves techniques quelque temps après, bien qu'elles aient reculé l'âge du début des droits à pension jusqu'à 68 ans pour les nouveaux affiliés.
La France ignorait l'impact de sa politique économique sur ses générations, dirigée qu'elle était par une cohorte de dirigeants et d'élus, majoritairement des fonctionnaires. Fonctionnaires qui s'étaient largement mis à l'abri du besoin grâce à des lois d'exception et qui s'étaient montrés d'autant plus dispendieux qu'ils dépensaient un argent qui ne leur appartenait pas, une richesse qu'ils ne créaient pas. Bref, le refus des élus de promouvoir une version modernisée des instruments que pouvaient être l'épargne-temps et l'intéressement plongera la France dans un dilemme économique dont nous avons le secret, comme au plus beau temps du "ni-ni" des années Mitterrand. Au lieu de favoriser, à l'exemple du Canada, la constitution d'une capitalisation privée surveillée, cohabitant avec le modèle traditionnel, nous attendrons en vain une liberté refusée par un Etat qui entend concentrer en ses mains la "capitalisation collective" de l'épargne nationale. Les pouvoirs publics de l'époque ne se sont pas rendus compte qu'ils mettaient ainsi en danger toute forme de solidarité organisée car les fonds de pension, qui n'ont jamais prôné l'abolition de la retraite par répartition, pouvaient soulager la pression économique qui s'exerce sur celle-ci. Alors que s'est-il passé ?
Alvin Tofler avait désigné cela sous le nom de "révolte des riches" dans les années 90. Les plus aisés d'entre-nous se sont passé des fonds de pension français ! Résultat, dès le début de l'an 2000 on constatait, d'une part, que plus de 50% des principales entreprises françaises cotées en bourse étaient détenues par des fonds de pension étrangers et d'autre part que ces placements financiers étaient surtout le fait des ménages âgés. Dans les premières années 2000, les offres d'opérateurs européens se sont affûtées et surtout ont commencé à être proposées en France par des réseaux disposant d'une bonne notoriété. Les seniors ouvrent plus de 30% des contrats dans l'épargne longue. En 1990, plus de 7 millions de français disposaient d'un contrat d'épargne vie. Aujourd'hui, ce qui est nouveau, c'est que cette épargne investie en Euros reste liquide pour être consommée afin de faciliter la vie de seniors qui restent très actifs et se soucient moins de laisser un quelconque héritage à leurs enfants.
Pour les moins aisés des seniors, dans nombre de pays de la communauté, la rupture entre actifs et retraités s'est progressivement atténuée pour se transformer en situations beaucoup plus floues et diverses. L'idée générale étant d'assurer "une continuité à l'emploi" afin de ne plus stopper brutalement la vie active mais de la quitter progressivement. Ces nouvelles préoccupations ont suscité la création d'une extraordinaire quantité d'associations dont le but est de faire pression sur la vie politique et les entreprises mais aussi d'organiser une seconde vie aux seniors, tout aussi active mais moins tournée vers l'économie de production.
Ces associations de seniors très actives font un formidable travail pour les réinsérer socialement et trouver des activités à tous les plus de cinquante ans, retraités ou non. La formation aux langues est une des activités principales. Elle nous donne l'occasion d'échanger nos appartements, nos maisons, entre nationaux de plusieurs pays. Cette formule très économique pour des individus ou des familles ne roulant généralement pas sur l'or est une réussite. Nous en profitons pour confier à de nombreux seniors des missions ponctuelles pour le compte d'entreprises, notamment à l'étranger, qui n'oseraient pas les embaucher mais qui sont très contentes de soutenir ces associations en échange de prestations ponctuelles parfois très pointues. La matière grise française y trouve un réemploi encore, selon moi, très sous-estimé. Nonobstant la crainte des actifs de nous voir prendre leur place professionnelle nous y trouvons des gratifications qui ne sont pas obligatoirement monétaires. Pour ma part je pars régulièrement et avec un immense plaisir faire des conférences ou des cours spécialisés dans des écoles un peu partout. Ainsi, je viens de passer une semaine tous frais payés à Montréal. Dommage Jessica, que vous n'ayez pas d'école française de par chez vous !
Le fisc français n'y trouve sans doute pas son compte. Nos membres sont extrêmement bien encadrés par des juristes internationaux de tout premier plan. Pour comprendre, il faut se rappeler qu'en France l'indexation des retraites sur les prix contribue à réduire encore le pouvoir d'achat des retraités les plus modestes. Par ailleurs, nous avons subit une réduction draconienne du montant des retraites qui est passé de 64% à 55% des revenus entre 1998 et 2008. Un taux qui reste très théorique. En réalité les trajectoires professionnelles de plus en plus chaotiques ont confronté beaucoup de seniors à une grave crise de revenus. Voilà pourquoi, beaucoup d'entre-nous, bien conseillés, avons repris ou continué des activités professionnelles parfois en utilisant une double nationalité (les prix pour acheter une deuxième nationalité sont très abordables) et un compte, sinon plusieurs, à l'étranger.
Aujourd'hui, les journalistes parlent de nous comme des "Exodus" de la société de consommation. Ridicule, même le "club Med" a compris l'importance de ce marché. Il propose des séjours et des croisières grâce à des produits "off shore" bon marché car, il faut bien le dire, notre pouvoir d'achat nous ne l'investissons plus beaucoup dans l'économie nationale. Nous préférons faire bénéficier de notre clientèle des entreprises qui ne manquent pas d'être intéressées par notre pouvoir d'achat. Au Japon, Aymoto Transport possède 1800 antennes de services de proximité au service des personnes âgées. Cette entreprise développe une infrastructure de messagerie comprise comme une infrastructure sociale. Des accords avec plus de 35 000 superettes de quartiers en font des guichets multiservices - y compris pour les prestations sociales - reliés par informatique afin de venir au secours de toute personne âgée. Ces supérettes traitent déjà plus de 133 millions de factures d'eau, d'électricité, de gaz, de téléphone. C'est que le marché du troisième age y représente déjà quelques 440 milliards de francs. Le secteur privé se substitue au secteur public déficient. Ma chère Jessica, vous l'avez sans doute compris, face à un Etat insuffisant, le marché est roi, le troisième âge sera sa reine.
Votre bien amical ex-confrère,
Zadig Ettighoffer
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