Idées Fortes
Les entreprises européennes - comme les américaines - ont raison de s'inquiéter de la puissance exportatrice des pays asiatiques et notamment de celle de la Chine. Voir arriver aux frontières de l'Europe des chaussures chinoises à 5 euros à de quoi filer un coût au moral. Mais on devrait s'inquiéter encore plus de la façon dont le problème est traité dans les états majors politiques. Doit-on y voir une "fausse barbe" ? - expression bien connue des commerciaux confrontés à un client qui donne un mauvais prétexte pour conclure sur une mauvaise décision. Pour nous, le gouvernement a donné une mauvaise réponse à un problème mal posé, l'important étant de donner l'impression que l'on avait pris une décision ! Imagine-t-on un instant et sérieusement que regrouper quelques entreprises dans une zone «protégée» par un peu de poudre de perlimpinpin fiscale va changer quelque chose à la situation. Ce sont des PME françaises qui sous-traitent en Tunisie, en Roumanie, en Asie. Et elles ont raison. La décision de constituer des "zones franches" comme il y a eu, en d'autres temps, des "zones défavorisées" est consternante. Consternation de constater que nous en restons à des réflexes de repli dans des bastions financés par l'argent de contribuables. Contribuables qui ont le mauvais goût d'acheter des produits bons marchés venus des pays en développement. Où veut-on en venir ? Cela empêchera t-il les échanges mondiaux au bénéfice des moins disants ? Soyons lucides. Les pouvoirs publics resteront impuissants face à l'appât des gains qu'autorisent les belles marges du commerce mondial. Bref, la zone - pour les tenants de cette politique de repli - ça reste l'hexagone, au moins ! Peut-on impunément dramatiser les délocalisations ? Il serait peut-être utile de rappeler que bien des "délocalisations" recouvrent des stratégies de modification de la constitution des coûts indispensables (on y achète des composants meilleur marché) pour préserver la pérennité de l'entreprise, mais elles sont aussi l'occasion d'un redéploiement d'activités auprès de marchés nouveaux, émergeants. Ces réorganisations, incluant nombre de partenariats avec des locaux, constituent des grappes d'entreprises en réseaux qui intensifient leurs échanges marchands entre elles. Résultat, on peut considérer ces "externalités" comme des comptoirs de représentation qui servent de point d'ancrage local à des développements dont les bénéfices remontent le long des chaînes de la valeur de ces groupes industriels dont le siège social reste en France. Au début des années 90, ces échanges intragroupes d'origine française étaient en excédent pour 60% entre importations et exportations entre groupes industriels. Soit un solde favorable de 21,190 milliards d'euros (139 milliards de francs). Et la situation ne s'est pas dégradée. En 1999, 41% des exportations (contre 34% en 1993) et 36% des importations françaises de produits industriels (contre 18% en 1993) sont des échanges avec des entreprises localisées dans plusieurs pays, mais appartenant au même groupe industriel. S'implanter à l'étranger en intégrant l'industrie locale permet aux groupes de PME françaises de conforter leur position commerciale à partir de leur base nationale (1). La part de ces échanges en grappes a beaucoup augmenté ces dernières années illustrant une intégration progressive des industries françaises dans le commerce mondial. Le vrai problème est ailleurs. La France a fait le choix d'être spécialisée dans des activités industrielles à forte intensité capitalistique au détriment de ses emplois. La création de valeur en France a été cassée dans les années 1980/2000 avec l'arrivée de nouvelles formes de création de services et d'emplois. Après des années de croissance de l'intensité capitalistique, de gains de productivité élevés et de hausses de salaires, on observe au milieu des années 90 un fléchissement de moitié de notre productivité par rapport à nos compétiteurs. La diminution de la durée du travail limite les possibilités de production et l'accroissement des charges sociales limite l'entrée sur le marché du travail. On note que la substitution excessive du capital au travail pénalise les ménages qui perdent en pouvoir d'achat, perte en partie limitée par les revenus sociaux fournis par l'état providence. Les Etats-Unis pour leur part - pendant la même période - privilégient les services à faibles coûts du travail qui créent de l'emploi et les services à forte intensité de connaissances qui dopent la R&D, le tout en encourageant les investissements dans le secteur de la recherche. Ils passent durant la décennie 85/95 dans l'ère de l'économie immatérielle en pariant d'une part sur l'investissement dans les nouvelles technologies de l'information et de la communication et, d'autre part, sur l'innovation et l'intensification des investissements dans les activités à forte intensité de connaissance. Le fameux rapport du MIT sur les défaillances de l'Amérique en matière de développement technologique : Made In America de 1986 (Edité en France par InterEditions, Paris, 1987) a eu un intense retentissement sur la classe dirigeante du pays. Dans la rapport du MIT le pouvoir exécutif américain était accusé de ne pas savoir gérer la technologie et la R&D face à la déferlante des produits et des innovations japonaises. Le constat met en évidence la mauvaise organisation structurelle de l'Etat américain pour promouvoir la technologie du pays. A l'époque, la question n'était pas de savoir si l'Amérique était en déclin en matière d'innovations ou de connaissances. Elle ne manquait pas de ces atouts. Le problème était qu'elle ne disposait pas de mécanismes favorables à la valorisation de son immense capital immatériel pour le transformer en "business", pour passer de la recherche à la commercialisation. La France est aujourd'hui placée devant le même problème. Car il y a danger. Mais il ne faut pas traiter ce danger comme le faisait autrefois Monsieur Michel Jobert qui arrêta en octobre 1982, c'est bien connu, les Japonais à Poitiers. Il reconnaîtra plus tard que tout ce bruit autour d'un symbole de la société de consommation qu'était le magnétoscope, ne servit pas à grand chose et que la France pas plus que la Communauté européenne ne surent se préparer à la "guerre économique". Aujourd'hui, il s'agit de se préparer non plus à une compétition industrielle mais à une compétition de l'intelligence et des services. Et de la conduire avec énergie. Les multiples violations des brevets, modèles et autres copyright sont notre talon d'Achille. Elles justifient des mesures de rétorsion et des pénalités qui doivent compenser les pertes de revenus de multiples sociétés européennes qui sont littéralement pillées par l'industrie chinoise. Les chaussures chinoises à 5 euros ont été conçues et dessinées en Italie puis copiées à Rome pour être proposées ensuite au reste de la planète. Taiwan, comptoir commercial international, est le faux nez de la Chine. La majorité des produits manufacturés viennent de la province de Shanghai. C'est aussi le lieu où s'organisent la plupart des trafics d'objets manufacturés copiés en Europe ou aux Etats-Unis. Vu de l'hexagone, les grands réseaux de distribution internationaux sont confrontés régulièrement à des plaintes pour copies illégales. Chaque fois, outre l'obligation de détruire la marchandise, ils paient - en France - des amendes de plusieurs milliers d'euros pour avoir commercialisé des copies - d'un manche de scie ou de laisse pour chien, par exemple (!). Lorsque ces sociétés se retournent vers les tribunaux de Taiwan ou Chinois, pour porter plainte contre des fournisseurs peu scrupuleux, les commissions rogatoires françaises s'enlisent à perpète. Plutôt que des protections ridicules, ce dont les entreprises françaises ont besoin c'est d'une agence gouvernementale spécialisée "dans le respect des brevets, licences ou patentes" qui regroupe et suit ces multiples affaires, en finance le suivi juridique et contentieux. Une agence qui pourrait étudier très précisément les flux et les méthodes des pays peu scrupuleux en matière de propriétés intellectuelles. Elle proposerait au gouvernement de soumettre les pays contrevenants à des taxes sur le prix de vente ou à des pénalités à l'importation qui assurerait les compensations correspondantes. Ces sommes pouvant être, ensuite, mises à la disposition des industries ou filières professionnelles ayant subi des préjudices. Partout dans le monde, des entreprises guignent les formidables marchés que représentent l'Europe et l'Amérique. Nous sommes désormais dans un monde qui est passé du "travail sans frontières aux frontières du savoir". L'économie du futur s'installe dans les réseaux de compétences des filières professionnelles. La puissance économique du 21e siècle se constitue au travers de la robustesse de réseaux d'affaires et de compétences fédérés. Avec l'accélération du cycle schumpétérien de création/destruction d'activités, la productivité des échanges d'idées et de connaissances est, après celle du travail et du capital, le véritable enjeu des économies avancées. Lorsque l'on a conscience que plus de 70% du chiffre d'affaires des entreprises est réalisé avec des produits qui n'existaient pas il y a cinq ans, que 80% des références introduites dans la grande distribution ont une durée de vie d'environ 12 mois, on comprend qu'il n'y a pas que l'industrie automobile qui doit raccourcir ses cycles de "conception/mise sur le marché". Ce n'est pas en constituant des "Bantoustans de l'économie" que l'on pourra développer nos entreprises, mais en constituant des "réseaux de centres d'excellences" thématiques. L'idée générale consistant à fédérer les différents maillons d'une chaîne professionnelle pour améliorer le fonctionnement des interfaces mais surtout pour favoriser et intensifier les échanges de connaissances.
Les canadiens l'ont compris. Lancé dès 1997, les "Réseaux de Centres d'Excellence" (2) regroupent 20 réseaux spécialisés dans des domaines comme les technologies de l'information, la télé-enseignement, la technologie du béton, la pâte à bois, la robotique et l'ingénierie des protéines ainsi que les problèmes de gestion des ressources naturelles. Ils relient 48 universités, 37 hôpitaux, 76 organismes gouvernementaux, 65 instituts de recherches et 405 entreprises. En 2003, l'emploi dans l'ensemble des réseaux représentait 6500 professionnels dont 1400 professeurs & étudiants pour 22 RCE. Ils ont déposé 179 brevets et plus de 100 licences. Et surtout, ils ont décloisonné et dynamisé un nombre croissant d'acteurs divers qui ont découvert que l'on pouvait créer des chaînons manquants (des entreprises et des emplois) en conciliant la recherche avec les affaires. Ils ont ainsi généré 109 sociétés par essaimage. A partir des premiers résultats, le ministre canadien de la politique industrielle et scientifique a annoncé le lancement de la Fondation Canadienne pour l'Innovation, en charge de récupérer des fonds pour multiplier ces réseaux d'excellences dans tous les secteurs possibles. Annuellement, les vingt RCE lèvent une moyenne des contributions totalisant 70 millions de dollars. Ce faisant le Canada accepte de considérer les réseaux dédiés à la "valeur ajoutée conjuguée" comme un levier favorisant la création de co-organisations en réseaux comme le fondement d'une politique de développement économique moderne. L'enjeu est de rompre l'isolement des PME face à l'internationalisation des marchés. Depuis des décennies les entreprises asiatiques disposent de bases de données considérables sur les caractéristiques des marchés européens et américains, les entreprises françaises ont droit à des notes de... conjonctures !
La réponse moderne au problème des délocalisations consiste à transformer une attitude défensive en opportunité offensive de pénétration de marchés nouveaux. Par l'encouragement à faire croître les grappes d'entreprises qui se fédèrent à partir de leurs pays d'origine pour s'implanter à l'international. Cela signifie pour le gouvernement qu'il lui faut encourager les grandes entreprises et les collectivités territoriales (mais oui !) à parrainer des réseaux d'excellence qui s'installent en territoires "étrangers" comme le faisaient autrefois les bourgeois de St-Malo lorsqu'ils finançaient les bateaux de commerce qui s'aventuraient "en Indes". Nous devons adapter et promouvoir des incitations fiscales afin d'encourager les collaborations entre entreprises qui favorisent des implantations à l'étranger. Multiplier les plateformes et les réseaux de services dédiés à l'e.collaboration associant recherche, universités et entreprises dans des communautés professionnelles spécialisées. Au final, soutenir les réseaux d'excellence professionnels revient à soutenir des leviers économiques du développement durable et la présence française dans les réseaux d'affaires internationaux. Contrairement à 1982, les batailles économiques à venir ne seront pas sur nos frontières. Ce sera une bataille de l'intelligence : elle aura lieu dans les réseaux. Et, ça... ce n'est pas une fausse barbe ! Denis Ettighoffer
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