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Demain : l'entreprise à géométrie variable

C.L., Les Echos, 20 octobre 1999

Elle conservera un noyau dur restreint de personnel et fera appel à des partenaires.
Les futurologues sont pratiquement unanimes : la richesse de l'entreprise de demain se mesurera moins à l'accumulation de richesses matérielles et davantage à l'intensité de son capital immatériel : sa recherche-développement, ses brevets, son design, ses compétences, ses savoir-faire... En d'autres termes, la matière grise sera plus importante que l'outil de production. Pour Denis ETTIGHOFFER, cette dématérialisation, qui intervient sur fond de mondialisation, d'accélération technologique et de concurrence exacerbée, va pousser les entreprises à se constituer en réseau à l'échelle mondiale autour de pôles de compétences et à chercher à capter cette fameuse matière grise où quelle soit (1). Et Thierry Gaudin d'ajouter : « Elles se structurent comme des systèmes neuronaux fondés sur l'informatique et les télécommunications dont les réseaux s'étendent au monde entier ». L'entreprise du futur sera donc sans frontières et à géométrie variable. « Elle sera constituée de communautés virtuelles, qui se constitueront ou se dissoudront au gré des circonstances », avance Denis ETTIGHOFFER. Centrée sur le coeur de son métier (dont la définition elle-même sera fluctuante), elle externalisera tout ce qui ne lui apporte pas de valeur ajoutée. En fonction de ses projets du moment, elle greffera des talents extérieurs, s'associera avec des fournisseurs, voire des concurrents, en incluant systématiquement ses clients.

Flexibilité maximum
La revue Futuribles (2) imagine l'exemple de l'automobile au milieu du XXIème siècle. « La société General Motors s'est scindée en quelques douzaines d'unités séparées qui ont externalisé la plus grande partie de leurs activités traditionnelles. Ces nombreuses petites entreprises ont pour tâche principale de gérer leurs marques de fabrique et de développer de nouveaux modèles d'automobiles. Un grand nombre de fabricants indépendants assurent la production des pièces et le montage sur une base contractuelle pour divers clients (...) ». Cette recherche de flexibilité maximum doublée d'un besoin de compétences en permanence renouvelé risque de bouleverser le monde du travail et de transformer la notion de travail. Pour Hugues DE JOUVENEL : « Les entreprises conserveront un noyau dur restreint de personnel permanent et feront, pour le reste, appel en fonction de leurs besoins à des partenaires plutôt qu'à des salariés. Progressivement, les individus deviendront des entrepreneurs individuels ». Cette logique de transactions gagnant/gagnant, d'échanges et de savoirs, enterrera Taylor et son système de dépendance, affirme encore le spécialiste de la prospective. Mais les entreprises devront personnaliser leur management voire jouer sur la séduction pour motiver leurs équipes. Au risque d'éliminer ceux qui n'adhèrent pas pleinement à leur philosophie, « voire de glisser de la gestion des motivations vers la secte », avertit Thierry GAUDIN.

Lieu de vie
Mais ces éventuelles dérives n'auraient qu'un temps. Voici ce que l'on peut lire dans l'ouvrage « 2100, récit d'un prochain siècle » (3) : « En 2080, des comités de sages déterminent pleinement et sereinement les stratégies des firmes. L'entreprise automatisée à 90% est devenue davantage un lieu de vie qu'un simple outil de production. Sa stratégie est intimement liée à des notions d'épanouissement de l'homme, d'acquisition de connaissances, de bien-être et de développement régional ».

(1) Lire « Le Travail au XXIème siècle » (Dunod, 1996) et « L'entreprise virtuelle » (Odile Jacob, 1992)
(2) Se reporter à la revue Futuribles : « L'emploi : l'ère des entreprenautes » (juin 1999)
(3) Payot, 1990

 

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Très chères vacances

Denis Ettighoffer, Libération,
Forum des techniques et des hommes, Spécial Emploi, 7 juin 1999

« Vive les vacances, adieu les pénitences, les cahiers au feu et les maîtres au milieu. » La comptine qui ouvrait toute grande la porte aux promesses des vacances ne fait plus l'affaire de nos «kids». Car, avec les vacances,les «kidpreneurs» (les «gosses entrepreneurs») vont perdre une partie de leurs revenus. Leurs clients qui achetaient les devoirs tout faits et qui les sollicitaient via l'Internet vont partir en vacances. Une niche qui marche bien. Au point que de plus en plus d'enseignants américains s'inquiètent du développement pernicieux de ce commerce en ligne du soutien scolaire. Les offres de service et les appels à l'aide se multiplient dans les groupes de discussions sur Usenet. Selon le cabinet d'études californien Jupiter Communication, depuis 1997, quelque quatre millions d'adolescents surfent régulièrement sur la toile aux Etats-Unis. Mais à défaut d'élèves en difficulté, les kidpreneurs vont attaquer les «jobs» de l'été. Beaucoup d'entre eux ont compris l'intérêt des nouvelles technologies de l'information pour se constituer un gisement de petits boulots parfois très rémunérateurs. Certains travaillent quelques heures par jour dans des métiers de téléacteurs, de la «hot line» pour des sociétés de jeux, de la télévente ou du télémarketing. D'autres se lancent dans les métiers de support et de dépannage pour leurs «vieux». Comprenez : les gens qui, comme vous et moi, se plantent régulièrement dans le fonctionnement de leur PC ou de leur navigateur. Les plus astucieux n'hésitent pas à créer avec quelques camarades un véritable réseau d'assistance local qui fonctionne toute l'année. Des quartiers entiers bénéficient de l'aide à la formation et au fonctionnement dispensée par ces petits génies de l'informatique. Les kidpreneurs apprennent vite à gagner de l'argent et empochent des sommes conséquentes qu'ils utilisent au gré de leurs caprices d'adolescents. Ces dollars facilement gagnés les poussent à une boulimie de travail afin d'en gagner encore plus. Au point de les perturber gravement au moment de revenir à une vie normale, une fois les vacances terminées. A la rentrée, non seulement ils n'auront guère le goût de reprendre leurs études en abandonnant ce commerce lucratif, mais beaucoup seront épuisés. Pour les éducateurs et les psychologues, ces adolescents sont victimes du burn out : ils sont littéralement «brûlés» psychiquement. Les parents craignent parfois que les vacances de leurs enfants ne soient l'occasion de liaisons dangereuses. Désormais, en se posant la question des petits boulots de l'été, ils devront s'interroger pour savoir si les nouvelles technologies de l'information n'en font pas partie.

 

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Enfants de la com

Denis Ettighoffer, Libération,
Forum des techniques et des hommes, Spécial Emploi, 22 mars 1999

Il devrait se vendre 2,4 millions de micro-ordinateurs en 1999. Une dizaine de millions de Français utilisent déjà un téléphone portable. Les objets communicants se diffusent désormais à toute allure. Ils font de nous les «hommes terminaux» d'une société branchée dans laquelle s'émiettent les frontières entre vies privée et professionnelle. Plus d'un tiers des Français reconnaissent travailler chez eux, et 43% règlent des problèmes personnels sur leur lieu de travail (1). Par voie de conséquence, l'intermédiation électronique domine leurs échanges interpersonnels : 52% des contacts se font aujourd'hui par le truchement du téléphone. Le face-à-face se réduit au bénéfice des messageries électroniques. La ligne de démarcation entre objets communicants mobiles et fixes s'estompe au bénéfice d'une logique d'«homme terminal». Hypercommunicant, chacun peut se projeter instantanément, selon son choix, dans un espace-temps qui le relie avec toutes les composantes de sa bulle de communication personnelle.

Il n'y a pas si longtemps, il était parfois interdit de parler sur le lieu de travail. Aujourd'hui au contraire, dans une société de l'impatience, on demande aux gens d'être efficaces collectivement en utilisant de façon intensive les télécommunications. La mise sous tension des individus est générale. Le nombre de salariés affectés par le «zéro délai» a doublé en moins de dix ans.

Les outils communicants sont des instruments d'efficacité, mais ils constituent aussi un vrai risque. Isolé dans un océan de sollicitations, chacun est soumis à la tentation et aux contraintes de la réactivité immédiate. Le harcèlement commercial, professionnel, épuise nerveusement ceux qui ne savent pas s'en protéger et fragilise la psyché. Pour endiguer ce problème, les «hommes terminaux» seront amenés à déléguer une partie de leur hypercommunication à des automates. La miniaturisation et la symbiose des objets communicants avec leurs propriétaires n'en sont qu'à leurs débuts. Dans la décennie qui vient, ils seront «intelligents», capables de déceler et d'interpréter à la voix, à l'expression du visage, les émotions et les désirs de leurs utilisateurs, et aussi d'inter-communiquer entre eux. Ces objets prendront des initiatives qui leur auront été déléguées. Les enfants de la «com» les laisseront faire, afin de se protéger contre le trop-plein de sollicitations, de réduire les dérangements issus de la croissance des relations interpersonnelles. Reste à espérer qu'ils n'oublieront pas que les automates «intelligents», en personnalisant leur propriétaire, risquent fort de dépersonnaliser l'individu.

(1) : Selon une étude de l'Ifop commandée par Eurotechnopolis Institut en 1992.

 

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L'impact des nouvelles technologies
de l'information sur la société

Hervé Morin, Le Monde, 4 juin 1998

L'approche de la fin du siècle conduit, selon Jean-Jacques Aillagon, président de la mission pour la célébration de l'an 2000, à s'interroger sur "l'impact du développement des nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC) sur la vie en société, sur le travail, les loisirs, l'espace, la ville et la création". Ouvrant les troisièmes rencontres internationales du Futuroscope, intitulées "Demain, tous en ligne ?", vendredi 29 mai à Poitiers, il a invité chacun à réflechir sur cette révolution "sans naïveté, mais avec volontarisme".

Membre du Conseil supérieur de l'audiovisuel, Philippe-Olivier Rousseau a rappelé l'origine de la mutation en cours : depuis une vingtaine d'années, la puissance des microprocesseurs double tous les 18 mois, l'offre de programmes informatiques suit quasiment au même ryhtme ; les satellites offrent désormais une couverture globale en matière de télédiffusion et de télécommunication ; Internet a induit une révolution économique en désolidarisant le prix des communications de la distance. Résultat, aux Etats-Unis, en premier lieu, "l'économie de l'immatériel est supérieure à celle des biens et services, et l'information sur l'argent devient plus importante que l'argent lui-même".

Philippe Quéau, directeur de l'information et de l'informatique à l'Unesco, estime que face à la détermination normalisatrice des NTIC, les etats et l'ONU sont beaucoup trop faibles. "Internet sera un facteur aggravant", prédit-il, appelant de ses voeux une hypothétique "gouvernance mondiale" capable de réduire certaines inégalités criantes.

Selon un rapport de l'Union internationale des télécommunications, l'investissement pour une connection est presque dix fois plus élevé en Afrique que dans les pays de l'OCDE. De plus, la commission fédérale pour les communications (FCC) américaine vient d'annoncer un changement dans les règles de répartition des coûts des télécommunications, partagés jusqu'ici à 50/50 entre émetteur et récepteur. "Désormais, déplore Philippe Quéneau, 95% de la valeur ajoutée va rester aux USA".

Jean-Philippe Billaut, qui anime l'Atelier à Paribas (ex-Compagnie Fiduciaire) a pour sa part annoncé un inéluctable "crépuscule des intermédiaires". Le succès d'Amazon.com (libraire et disquaire), d'Auto-by-Tel (1 million de véhicules vendus) et d'e-trade, le courtier électronique n'en sont qu'un premier signe. Sa conclusion : "l'élite dirigeante française n'a aucune idée de ce qui va lui arriver".

Certains cependant ont pris les devants. Comme Christian Marchandise, créateur de Télémarket, le service d'achat par téléphone et Minitel, qui vient de passer sur Internet. Le commerce électronique devrait atteindre, selon lui, 5% des échanges dans trois à cinq ans.

Pour le consultant Denis Ettighoffer, les Français n'ont pas pris conscience qu'Internet mettait à leur portée 40% du pouvoir d'achat américain. "Face au vent du changement, a-t-il conclu, il, y a ceux qui construisent des paravents et il y a ceux qui construisent des moulins à vent.

 

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La vraie révolution, c'est celle des nanoservices

Denis Ettighoffer, propos recueillis par Sylvie Hérard-Dubreuil,
Le Monde Informatique, 1er mai 1998

Et si la vrai révolution du commerce électronique ne se situait ni dans catalogues multimédias, ni dans les galeries électroniques ? Pas plus les premières tentatives des grands "vépécistes" que des "mall virtuels" ne donnent en effet des résultats révolutionnaires ou seulement spectaculaires, loin s'en faut. Et ce n'est sûrement pas La Redoute ou IBM avec sa galerie "surf and buy" qui pourront dire le contraire. Ne s'agit-il pas plutôt d'un canal de distribution qui complète ou dynamise les formes traditionnelles du commerce ? Une évolution, en somme.

Non, la vrai révolution est ailleurs. Elle réside dans l'infinie variété de petits services que monsieur et madame Tout-le-Monde vont pouvoir offrir sur Internet. A peu de frais et dans le monde entier. C'est ce qu'Eurotechnopolis Institut nomme le "phénomène des nano-services", sur lequel il vient de lancer une grande étude internationale. "Des millions d'individus vont proposer directement leurs services à des millions d'individus et deviendront ces centimillionnaires. C'est cela la vraie révolution du commerce électronique !", explique Denis Ettighoffer.

Ces nanoservices devraient se développer dans des domaines extrêmement divers : loisirs, santé, patrimoine, éducation, arts, etc. C'est le compositeur ou le caricaturiste qui vend ses oeuvres. C'est le spécialiste de la fiscalité ou l'écrivain public qui propose ses services. C'est le médecin ou le diététicien qui donne des conseils personnalisés. La seule limite des nanoservices est celle de l'imagination et de la créativité de millions d'individus. Ils représentent une sorte de troc électronique, où le "vendeur de nanoservice" trouve son compte en facturant une somme très modique à un très grand nombre de clients; un véritable "one-to-one", une relation de personne à personne, celle que les derniers gourous du marketing érigent en modèle, et que les entreprises n'arrivent pourtant pas à adopter.

La relation client-fournisseur pourrait alors devenir une voie à multiple sens où chacun achète les produits et les services de l'autre. Finis les cloisonnements : marché grand public, business-to-business. Tout le monde vend et achète agrave; tout le monde, dans le monde entier ou dans son village.

 

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