Kiosque Presse
Cybervillage pour entreprises à domicile
par Patricia Forest, L'Entreprise, Espace Solo, juin 2001
Les expériences fleurissent çà et là. Ainsi, la ville de Pessac, en banlieue bordelaise, a inauguré, en mars dernier, un cybervillage, à l'image du concept américain de « televillage ». Le projet est conçu autour d'un programme immobilier privé (vingt et une maisons et trente-neuf appartements, en vente ou à la location, numérisés et branchés sur le réseau câblé à haut débit). Mais son intérêt réside dans les services partagés. Outre une réduction de 20 % à 30 % sur les prestations Internet de France Télécom (partenaire de l'opération), le cybervillage offre des services communs identiques à ceux des pépinières d'entreprises et des centres d'affaires : domiciliation, secrétariat à temps partagé, permanence téléphonique, salle de réunion avec visioconférence et bureaux à l'heure, à la demi-journée ou à la journée. Les tarifs des prestations proposées sont comparables aux prix moyens pratiqués par les centres d'affaires en province - souvent multipliés par deux à Paris. Les solos y bénéficient également d'un appui à la création d'entreprise et d'un soutien au développement de projets innovants.Au départ, l'objectif était d'aider les indépendants à lutter contre l'isolement. « Nous avons découvert que le concept attirait des personnes qui souhaitaient quitter Paris pour le soleil d'Aquitaine », explique Anne Palczewski, coordinatrice du projet.Signalons également les Télécottages du Berry, un télécentre privé, encore virtuel, qui se distingue en proposant les services d'une crèche, « à l'instar du Danemark où les parents ont la possibilité de venir avec leurs enfants sur leur lieu de travail ", explique Michel Desbois, conseiller technique pour l'Otan à La Haye et propriétaire d'un petit château à Jeu--les-Bois, dans l'Indre, où il espère revenir s'installer. A cet égard, l'exemple des télécottages anglo-saxons mérite réflexion. « Sur les cent cinquante à deux cents centres en activité en Grande-Bretagne, seul un tiers est viable. En Suède, les télécentres sont comparables aux centres d'affaires français, ouverts sans subvention dans une logique commerciale. C'est la seule formule qui marche », assure Gérard Blanc, directeur d'études à Eurotechnopolis, un institut qui fait appel à ce type de structures pour louer des bureaux à la carte, les consultants indépendants travaillant le reste du temps à domicile.
Les pépinières jouent la qualité des services
La logique de services séduit et remplace peu à peu la simple logique immobilière. Du côté des pépinières d'entreprises, la qualité des prestations fait l'objet, depuis 1997, d'une norme très établie. « Nous référençons nos prestations selon trois axes : l'hébergement, l'accueil et l'accompagnement, ce dernier étant notre priorité ", précise Olivier Prud'hommes, président de l'association Elan, qui regroupe quatre-vingt-dix pépinières d'entreprises sur les cent soixante-dix recensées dans l'Hexagone. Les pépinières sont, en général, des espaces très bien équipés (multimédia, reprographie...). Lesquels sont mis à la disposition des créateurs à des prix raisonnables. Ces lieux de travail bénéficient d'un effet de mode, et les expériences liées aux nouvelles technologies s'y multiplient. Même en milieu rural, des lieux très originaux sont inaugurés. Ainsi est né récemment dans les Hautes-Pyrénées, le Centre européen de technologies de l'information en milieu rural (Cetir), qui prend en charge le montage financier d'entreprises de téléactivités.
En 1994, Denis Ettighoffer annonçait dans Le Bureau du futur que « les régions [allaient] appuyer leur développement sur deux axes : la sous-traitance - et le redéploiement du tertiaire issu des grandes entreprises, donc le télétravail », et « favoriser le développement endogène d'industries de services au profit des PME locales, puis la création [...] de téléservices ». C'est aujourd'hui le credo de la Datar, de l'Etat et des collectivités locales. Pour réaménager le territoire et dynamiser l'économie, l'heure est à la mise en place de réseaux concernant à la fois l'éducation, la culture et les services administratifs.Bureaux en libre-service 24 heures sur 24
C'est pour répondre au meilleur prix, et avec une plus grande souplesse, aux besoins des nomades qu'est né le concept de NewWorks. Cette « entreprise prête à l'emploi », lancée à Paris il y a quelques mois, est ouverte 24 heures sur 24. Elle propose non seulement la location de bureaux à la carte, mais surtout une gamme de « libres-services ». « Nous mettons à la disposition du plus grand nombre une plate-forme d'outils issus des nouvelles technologies disponibles à distance, ainsi qu'une assistance technique avec des infographistes ou des informaticiens ", explique Amaury Eloy, fondateur du lieu. Les utilisateurs paient ce qu'ils consomment, grâce à une carte rechargeable. Exemples de tarifs : la minute d'ordinateur sur une station de travail est facturée 1,26 franc (0,19 euro) ; quatre heures dans un bureau équipé en outils informatiques avec attribution d'un téléphone coûtent 660 francs (100,62 euros). L'ouverture de deux autres sites est prévue à Paris en avril 2000 et cinquante au total devraient voir le jour en Europe d'ici à cinq ans, annonce le responsable. Le concept réussira-t--il à convaincre ? C'est le cas aux Etats-Unis où KinKo's, une chaîne forte de 902 magasins, offre aux indépendants un bureau sur mesure hors domicile.
Télétravail : une réalité aux visages multiples
Par Erick Hostachy, Informatiques Magazine,
dossier "Télétravail, le sens de l'histoire", 16 février 2001
On parle souvent, dans les faits, de nomadisme et de travail télépendulaire. Le premier qualifie l'activité des itinérants qui travaillent en liaison avec un centre de ressources. Le portable et la téléphonie mobile sont leurs outils de base. Ce mode de fonctionnement leur permet de rester en contact avec l'entreprise tout en maximisant leur présence en clientèle.
Dans le travail télépendulaire, le salarié effectue une partie de son labeur chez lui, et l'autre au bureau, normalement, pendant les heures ouvrables. « Il n'existe pas d'observatoire du télétravail en France, continue Anne de Beer. Pour nous faire une idée de l'ampleur du phénomène, nous sommes obligés de nous fier aux chiffres fournis par la Communauté européenne, d'après lesquels la France est à la traîne de l'Europe. »
Très à la traîne même, si l'on étudie le rapport eWork 2000, édité par la communauté européenne. L'Europe comptait ainsi près de 10 millions de télétravailleurs l'an dernier, soit 6% de la population active. Cette estimation est à rapprocher de celle de 1997 où 3 millions d'individus étaient recensés. Une forte progression qui devrait se poursuivre pour atteindre, en 2005, le taux de 10,8%. D'après les mêmes sources, la France, quant à elle, devrait plafonner à 635 000 télétravailleurs en 2000... soit moins de 3% de la population active. C'est moins que les pays scandinaves (environ 15%), que l'Allemagne (6%), que le Royaume-Uni (7,6%) et même que l'Italie (3,6%).
Selon Anne de Beer, il convient de manipuler ces chiffres avec précaution. La définition choisie pour cette forme de travail n'est pas la même selon les pays, certains incluant, par exemple, les travailleurs indépendants dans leurs statistiques et d'autres non. Ensuite, l'acceptation du télétravail par les entreprises diffère d'un pays à l'autre et certaines, en France, rechignent même à le reconnaître. Lors de cette enquête, un grand constructeur informatique, pourtant connu pour ses expériences sur le télétravail depuis des années, a refusé d'aborder officiellement le sujet.
Ce qui fait dire à Anne de Beer que, si la France est le mauvais élève de la communauté européenne, « [...] ces chiffres ne sont que la partie visible de l'iceberg. Télétravail est un mot qui n'a pas pris en France, même s'il est effectivement pratiqué. »
Des propos qu'appuie Denis Ettighoffer, consultant spécialiste en management stratégique des NTIC, et ex-monsieur télétravail pour France Télécom et La Poste : « En France, on fait du télétravail sans entrer dans les définitions établies. 60 à 65% des salariés utilisent, dans l'entreprise, les technologies de la communication pour des tâches dématérialisées. Nous sommes de plus en plus nombreux à travailler à distance (avec nos clients, partenaires, fournisseurs...) même si nous allons toujours au bureau tous les matins. »
Le télétravail en trois points
- Officiellement, le télétravail ne s'est pas encore réellement développé en France, lanterne rouge des pays européens sur le sujet. Il pourrait cependant ne s'agir que d'un problème de sémantique : de plus en plus de salariés utilisent des moyens de communication (Internet, téléphone mobile, notebook, etc.) pour effectuer du travail à distance.
- Même si les avantages du télétravail sont nombreux, les entreprises rechignent encore pour la plupart à aborder le sujet. Elles prétextent que conserver une organisation traditionnelle coûte tout de même moins cher que de la bouleverser.
- Les entreprises doivent néanmoins se préparer à intégrer le télétravail, qui s'inscrit très naturellement dans la notion d'entreprise virtuelle : une entreprise se concentrant sur son coeur de métier et utilisant les technologies de communication pour tisser et exploiter un réseau de partenaires.
[...] Un domaine cher à Denis Ettighoffer : « Le télétravail se développe d'autant plus qu'il sert la tendance à la virtualisation des entreprises. En multipliant ses lieux de production, d'intervention, l'entreprise virtuelle devient un lieu ouvert et le restera par impératif de productivité. D'une logique d'économie de production fondée sur l'accumulation de capital matériel, nous passons à une logique économique de coproduction fondée sur l'accumulation collective de matière grise, de capital immatériel. Les NTIC seront les instruments qui ordonnent, structurent et modélisent cette nouvelle vague. Le télétravail n'est pas une fin en soi. L'optimisation des ressources consacrées par une entreprise à développer sa richesse dépend de sa symbiose réussie avec les NTIC. »
En fait, le télétravail va dans le sens de l'histoire. C'est en substance ce que semblent dire les entreprises européennes ayant déjà mené des expériences de télétravail, puisque, selon l'étude eWork 2000, 60% d'entre elles voudraient maintenant les étendre. Elles confortent ainsi la thèse d'Anne de Beer selon laquelle « le futur du travail, c'est le télétravail, et le futur du télétravail, c'est le travail ! On ne fera bientôt plus de distinction entre les deux et l'entreprise sera obligée de repenser le travail. »
Le mot de la fin est plutôt une phrase, de Jean-René Fourtou, vice-président d'Aventis, devenue précepte fétiche de Dominique Aubry au sein de la direction des ressources humaines de Webnet : « Hier, organiser signifiait mettre de l'ordre. Aujourd'hui, organiser signifie mettre de la vie. » [...]
Le "cybermonde" s'invite à domicile pour tout bouleverser
Arnaud Dufour et Michel Beuret, Webdo Mag, septembre 1997
« L'homo connecticus » va devoir apprendre à être immobile et supersonique à la fois, car le monde va vite, très vite. Mais les nouvelles technologies bien plus encore.L'union du « tout-numérique » (convergence PC-TV-téléphone) avec les autoroutes de l'information, les promesses d'un réseau mondial vraiment interactif au sein duquel des millions d'« hommes connectés » communiqueront, travailleront, joueront sur un même écran et en temps réel, tout cela ne se produira pas sans mutations sociales et économiques importantes, mais encore difficiles à appréhender. Dominique Nora, auteur des « Conquérants du cybermonde » (1), évite autant que possible les conjectures : « Spéculer sur les conséquences sociales de la révolution numérique permet de dire à peu près tout et son contraire. »
Il n'est cependant pas interdit de poser des questions, ni de s'inspirer des réponses de ceux qui en donnent déjà. Une chose est sûre : tout se passe comme si l'internet était bien la troisième étape de la révolution informatique (après les semi-conducteurs et les PC). Le réseau des réseaux compte aujourd'hui quelque 50 millions d'utilisateurs et l'on en attend 100 millions pour l'an 2000. « La question n'est donc pas de savoir si cette évolution va se poursuivre, affirme Bernard Perret, administrateur de l'INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques) en France, mais bien de prévoir ses conséquences sur les modes de vie et l'emploi. »
A ce titre, l'ouvrage collectif intitulé « Le travail au XXIe siècle » (2), prêt-à-penser d'inspiration toute libérale des autoroutes de l'information, indique le chemin emprunté par les Etats-Unis : « Une autre économie se développe, de plus en plus orientée vers les services, explique Hugues de Jouvenel, directeur de la revue « Futuribles ».La richesse repose désormais pour l'essentiel sur l'immatériel (brevets, logiciels, informations), principale source de valeur ajoutée. » Dès lors, « grâce » aux nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC), les futurs prestataires de services travailleront de plus en plus à domicile, à leur compte et à temps partiel.Difficile dans ces conditions de comptabiliser véritablement les heures de travail, qui se confondent dans un même lieu avec certains loisirs à l'écran. Cela signifierait la fin du salariat à plein temps et remettrait en question à terme l'Etat social, puisque, pour Denis Ettighoffer, président fondateur d'Eurotechnopolis Institut et consultant, « moins de salariés, c'est moins de cotisants, donc moins de recettes » pour l'Etat. On voit mal dans ces conditions comment l'on pourra encore financer l'AVS. Cette dérégulation est déjà amorcée en faits, « puisqu'aux Etats-Unis plus de 90% des emplois créés ces dernières années étaient temporaires. »
Mais le futurologue du post-industriel ne voit pas que des mauvais côtés à retarder l'entrée dans la retraite et accélérer la précarité professionnelle : le « tout-numérique » selon lui, redonnera la possibilité à l'homme d'être « polyactif », le débarrassant des chaînes de la production taylorisée, répétitive et conformiste. Après tout, « nos arrière-grands-parents étaient déjà "polyactifs", explique-t-il, sabotiers le matin, éleveurs à midi, fromagers le dimanche, bouchers-charcutiers à Pâques, vignerons et vinaigriers à l'automne. » Pour Denis Ettighoffer, le monde du travail passera donc « d'une logique de recherche de l'emploi à une logique d'offre de services », sur un marché international des compétences entretenu par des entreprises plus ou moins virtuelles.
Davantage de chômeurs à cause des nouvelles technologies ? Allons bon, ce serait « accuser le couteau du meurtre », souligne Anne de Beer, sociologue de la communication et professeur à Paris III-Sorbonne Nouvelle. Pour elle, ce sont les entreprises qui ont fait fausse route ces dix dernières années en pensant améliorer la productivité par l'introduction systématique de machines et la suppression d'emplois. La machine n'est pas en soi une panacée contre la baisse du taux de profit. C'est l'amélioration de la qualité de l'organisation qui occasionne des économies. Elle observe en effet que « l'émergence des nouvelles technologies de l'information, a permis l'éclosion de milliers de petites entreprises, moins hiérarchiques, plus performantes et souples que les grosses compagnies. ».
Les mutations socio-économiques pressenties s'accompagneront de fait de changements importants dans la vie privée. « L'informatique n'est plus une histoire d'ordinateur, c'est un mode de vie », écrivait voici deux ans Nicholas Negroponte (3). Campé aux avant-postes du high-tech, le fondateur et directeur du célèbre Medialab (laboratoire des médias) au Massachusetts Institute of Technology de Boston rêvait à haute voix : « Les ordinateurs ont quitté les énormes pièces climatisées pour s'installer dans les placards, puis sur nos genoux, avant de se ranger au fond de nos poches. » Au début du prochain millénaire, prédisait-il, « il n'est pas impossible que vos boucles d'oreilles ou vos boutons de manchettes ne communiquent entre eux par le biais de satellites. Votre téléphone ne sonnera plus sans réfléchir : il recevra, triera, voire répondra aux appels comme un valet de chambre bien stylé. » Science-fiction en 1995, demi-réalité aujourd'hui, le « tout-numérique » amorce sans doute le virage suivant, celui de la fenêtre ouverte sur le monde, ou plus exactement, l'immixtion généralisée du « cybermonde » à domicile.
Dès lors, l'usage cumulé et croissant du même outil verrait le temps passé à l'écran augmenter sensiblement. Qu'il s'agisse d'une recherche d'emploi ou d'une offre, d'un achat, d'une commande ou d'une information, la machine satisferait la demande à la vitesse de la lumière, quelle que soit la distance parcourue pour l'obtenir. L'« homme-connecté » sera donc à la fois immobile et supersonique. Une condition que Paul Virilio (4), spécialiste français de la vitesse, présente comme un grand risque. Prenant le masque de Cassandre, il stigmatise depuis plusieurs années « la domination de l'inertie par le téléachat, le télétravail, et de manière générale la tyrannie du temps réel engendrée par les technologies de la vitesse absolue qui abolissent les distances et les délais. » Pour Paul Virilio, « il y a trois murs : du son, de la chaleur et de la lumière, les deux premiers ont été franchis, le troisième, on ne le passe pas, on rentre dedans » (5).
Mais pas tous en même temps. Outre les personnes qui démissionnent « intellectuellement » face à l'informatique, certaines font aujourd'hui un véritable blocage devant les nouvelles technologies de l'information : ce sont les laissés-pour-compte des inforoutes. Bien que majoritaires, on les affuble d'une nouvelle maladie : la technopathie. Elle exclut deux catégories d'utilisateurs de l'interactivité : ceux qui ne comprennent pas les messages affichés (icones, idéogrammes, signes) et ceux qui ne supportent pas d'agir dans l'immédiateté. Il convient d'y ajouter les illettrés (9% en France et en Suisse). Mais aux Etats-Unis, qui en comptent déjà 20%, les programmateurs ont prévu une parade. Ainsi par exemple, certains conducteurs de chariots élévateurs portent à la ceinture un système d'instruction par ordinateur parlant. « De là à dire qu'il revient moins cher d'élaborer une nouvelle technologie pour pallier l'illettrisme que d'éliminer l'illettrisme lui-même... » conclut Anne de Beer. L'ambiguïté est là.
Mais pour les visionnaires de l'interactivité, les problèmes scolaires seront bientôt résolus. Le numérique concentré, et toujours meilleur marché, offrira des possibilités d'apprentissage sans égal. Certains, comme Brian C. Carson, de l'Université du Dakota, prédisent pour 2010 l'école à domicile grâce à la télévision câblée. Une école qui s'adressera aussi aux adultes qui, pour rester compétitifs sur le marché du travail, seront en formation continue en permanence. Après tout, rappelle Nicholas Negroponte, « les sans-abri du numérique, les cyberexclus sont d'abord les adultes ».
Le cybertravailleur, qui fait fi des frontières, pourrait bien devenir aussi un nouveau citoyen ou « netoyen » (de l'anglais Netizen, citoyen du Net). De fait, aujourd'hui déjà, l'internet fait tomber un certain nombre de barrières et le travailleur saisonnier, voire le migrant virtuel, passe en douce d'un pays à l'autre depuis son domicile. Ce qui soulève un nombre incalculable et inextricable de problèmes économiques, juridiques, éthiques, et pose de manière plus générale, la question de la liberté. Comment dans ce nouvel univers, établir un équilibre satisfaisant entre vie privée et sécurité collective, liberté individuelle et raison d'Etat ? Peut-être en s'inspirant des mises en garde de Norbert Wiener, l'un des pères de la cybernétique qui écrivait en 1952 : « La technologie, loin d'être neutre, est un outil qui sera ce qu'en feront les hommes. » (6).
(1) : Dominique Nora, « Les conquérants du cybermonde », Paris, Gallimard, 1997 (1995).
(2) : « Le travail au XXIe siècle: mutations de l'économie et de la société à l'ère des autoroutes de l'information », sous la direction de Gérard Blanc, Paris, Dunod, 1995. Disponible en téléchargement gratuit sur ce site
(3) : Nicholas Negroponte, « L'homme numérique », Paris, Robert Laffont, 1995.
(4) : Paul Virilio, « La vitesse de libération », Paris, Galilée, 1995.
(5) : « Internet : l'extase et l'effroi », Le Monde Diplomatique - Manière de voir, octobre 1996.
(6) : Norbert Wiener, « Cybernétique et société », Ed. des Deux Rives, Paris, 1952.
Le travail au 21ème siècle
Denis Ettighoffer, propos recueillis par Sylvie Reforzo,
Cyberworkers News, 1997
Bonjour, vous êtes Président d'Eurotechnopolis Institut, quelle est la vocation de cette organisation ?Eurotechnopolis Institut réunit quelques grandes compagnies et institutions qui se sont associées pour contribuer à la compréhension des impacts des réseaux d'ordinateurs sur la vie économique, sociale, sur l'organisation des entreprises et du travail. Cela nous a amené à lancer ou à participer à quelques grandes études, comme celle de Thierry Breton sur le télétravail.
Vous intervenez aussi en qualité de conseil auprès de grandes entreprises, quel est votre domaine d'expertise ?
Je suis un spécialiste des organisations. Mon rôle est d'aider les dirigeants à mieux comprendre les dangers et le parti qu'ils peuvent tirer des Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication pour gagner en compétitivité et améliorer leur marge.
Comment voyez vous l'avenir du travail ? Qu'est ce qui est en train de changer ?
Nous entrons dans le post-salariat. On achètera de la compétence à la demande, en "flux tendu". Les entreprises diminuent le stock-travail et achètent des prestations plus qu'elles n'embauchent. Ce qui va encourager la diminution de la taille des entreprises qui vont se spécialiser et parfois s'associer en réseaux, en filières d'expertise. La diminution des emplois fixes à durée indéterminée nous obligera à vendre des prestations plutôt qu'à rechercher un travail, ce qui va devenir de plus en plus difficile. Nous assisterons aussi à la multiplication de la poly ou de la pluri-activité : nous pratiquerons plusieurs métiers à la fois.
Qu'est ce que le télétravail ?
Le télétravail est un procédé d'organisation qui permet de travailler en déspécialisant les lieux et les temps traditionnels du travail grâce aux télécommunications. Il se développera d'autant que nous assistons à une virtualisation des organisations. Les premières approches du télétravail ont donné lieu à bon nombre de quiproquos car la grille de lecture d'un phénomène encore très marqué par l'organisation ouvriériste. On craignait le retour à la maison et au travail à la pièce. Aujourd'hui des millions de cadres et de cols blancs travaillent en mode coopératif pour réaliser une voiture ou un programme informatique. Moi-même, j'utilise ce procédé pour la traduction de mes ouvrages.
Tout le monde peut-il devenir télétravailleur ?
Tout le monde peut le pratiquer, à condition de savoir utiliser un ordinateur communicant et d'avoir une bonne raison d'utiliser cette organisation du travail dans son entreprise ou avec ses clients.Si les réseaux permettent la délocalisation, ils ne sont qu'un instrument, la bonne question est de savoir si cela en vaut la peine. Je crois que les réseaux favorisent surtout les nouvelles formes d'échanges d'idées et les nouveaux courants d'affaires entre entreprises, les américains parlent de "B to B : "business to business".
Peut-on parler de mondialisation du travail ?
Non. Parlons plutôt de mondialisation des courants d'affaires. Et encore, cela est directement lié à la capacité d'une entreprise ou d'une nation d'aller voir en dehors de ses frontières comment développer le courant de ses échanges.
N'existe-t-il pas un risque pour la France et l'Europe en général de sous-traiter certaines activités dans les pays où la main d'oeuvre est moins chère ?
J'ai toujours défendu l'idée qu'il fallait d'abord se défendre de vouloir empêcher les pays en voie d'émergence de se développer afin qu'ils accèdent à la capacité à nous acheter nos produits à valeur ajoutée. Au départ, un de leurs atouts est celui d'une main d'oeuvre bon marché, on voit qu'ils perdent rapidement cet avantage et que disposer d'un personnel bien formé et d'organisations très efficientes compte bien plus. Bon nombre d'entreprises reviennent chez elles actuellement. Ensuite, le problème est plutôt dans la concurrence des pays avancés entre-eux, de la concurrence entre pays européens. L'Irlande me paraît de ce point de vue plutôt mieux placée que les Philippines dans bien des domaines.
Comment se préparer à affronter ce problème ? Comment se positionner par rapport à ces pays ?
Copier ce qui marche, donc s'informer. Compter sur le développement endogène pour constituer un à plusieurs pôles de compétences générateurs de chiffre d'affaire. Trouver sa différenciation stratégique et enfin, c'est une évidence pour tous, former, former, former, afin de gagner en capital immatériel.
Vous êtes à l'origine du concept d'entreprise virtuelle, qu'est ce que cela signifie, concrètement ?
Les organisations en réseaux constitueront incontestablement un des modèles d'organisations les plus dynamiques du XXIème siècle. Les entreprises virtuelles naissent du besoin de partager, voire de limiter, le coût des investissements immatériels et des savoirs. Par exemple Reuters préférera, pour maintenir ses produits financiers, constituer un réseau d'experts avec lesquels il passera des contrats de prestations d'assistance et qui interviendront à la demande sur le réseau de l'agence plutôt que d'embaucher. Nous avons là une entreprise virtuelle. Aux Etats-Unis, des avocats dispersés sur l'ensemble des Etats de l'Union ont créé "Virtual lawyer" afin de mutualiser leur coût de notoriété cumulé et de répondre aux demandes de clients soucieux de travailler avec un cabinet ayant des représentations dans les principales villes. Le travail devient coopératif sur des objectifs qui touchent parfois la co-distribution ou la co-conception ; l'entreprise du futur sera une co-entreprise.
Quelle est la taille d'une entreprise virtuelle ?
La taille n'aura pas d'importance. Les grandes compagnies ont déjà, diminué la taille de leurs unités opérationnelles au strict nécessaire ou s'y préparent. L'entreprise virtuelle nécessite une attitude de partenariat plutôt que de relations dominant/dominé. Le sous-traitant devient un co-traitant. Sa force est dans l'union, dans la stratégie gagnant-gagnant, sa faiblesse dans l'incapacité à créer une équipe intelligente, collectivement intelligente !
Croyez vous au développement des services en ligne ? Quels services ou téléservices ?
Une famille américaine sur quatre pratique une activité économique autre que salariée. L'inventivité des gens pour fournir de nouveaux services aux entreprises et aux familles est proprement prodigieux. Sur le réseau de Compuserve, les discussions sur le "small business office" représentaient quelques deux cent soixante pages de texte pour le seul mois de mars 1997. Beaucoup de ces services sont des services à distance. La télétraduction que je citais tout à l'heure, mais bien d'autres encore. Ces derniers jours, j'ai reçu une offre pour gérer les dates anniversaires et les fêtes de mes parents et amis puis des conseils pour savoir créer la bonne humeur, enfin pour quelques dollars la possibilité de tout savoir sur une personne de mon choix, ou sur moi-même aux Etats-Unis. Ce qui est important à comprendre c'est que pour une somme très modique on peut offrir une prestation sur les réseaux électroniques. Le problème pour le génie de chacun est : laquelle ? Retenons que les réseaux électroniques ont cette particularité majeure de pouvoir solvabiliser des services qui associe le "proxi" et le "télé". Les clients de proximité ne suffiraient pas à soutenir l'activité d'où l'intérêt d'en avoir aussi... à distance. On retrouva cette particularité dans la création des Centres d'Affaires et de Services Partagés : ce dernier doit pouvoir fournir des prestations à ses résidents mais aussi à ses ressortissants (c'est à dire des utilisateurs abonnés et occasionnels). Le Centre se comporte comme un guichet d'accueil, il constitue un "ilotage commercial" pour le compte de plusieurs entreprises ou travailleurs indépendants.
Pensez vous que vont apparaître de tous nouveaux métiers ou nouvelles formes d'emploi ?
Bien sûr, les emplois de créateurs de pages web, d'animateurs de téléréunions, toutes sortes de métiers de téléacteurs sont proposés à longueur de pages des petites annonces, ce qui est plus nouveau c'est que nombre de ces demandes n'apparaissent que dans les réseaux électroniques. C'est un monde d'initiés dans lequel il faut savoir pénétrer.
Faut-il changer sa façon de penser pour trouver un emploi de nos jours ?
Honnêtement, hormis pour ceux qui sont en situation de formation initiale, je pense qu'il faut mieux chercher à créer son emploi qu'à le chercher. Nous devons devenir des entreprises "moi SA". La vrai révolution est dans notre état d'esprit. Sommes-nous ou non capable d'inventer notre travail ?


