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Le monde du travail en mutation : vers un travail en réseau

Denis Ettighoffer, propos recueillis par Louise Bastien, Label France, N° 41, octobre 2000,
Dossier «La société de l'information à la française»


Retrouvez ce dossier de Label France en version multilingue:
Bureaux nomades, pluri-activité, nouvelles formes de stress, d'évaluation du travail et d'organisation des entreprises, nouvelle gestion du temps et de l'espace... Yves Lasfargue, directeur des études du Créfac et Denis Ettighoffer, consultant en organisation et en management, analysent l'évolution du monde du travail sous l'impact des technologies de l'information.

Quels sont les impacts majeurs des technologies de l'information et de la communication sur l'entreprise et sur le travail ?
Les organisations sont de plus en plus virtuelles. L'entreprise du XXIe siècle fait partie d'un réseau de valeur ajoutée consacrée aux échanges de savoirs entre partenaires, dans le cadre d'une stratégie «gagnant-gagnant». Nous sommes de plus en plus nombreux à intervenir pour lancer un nouveau produit, un nouveau service, le maintenir et le développer. Il est impossible de réunir l'ensemble des compétences nécessaires dans une seule entreprise. Nous devons faire appel à des organisations en réseaux. Seules les TIC, en diminuant les coûts de transactions, facilitent ce type d'organisation. Mais faire travailler les gens ainsi implique d'investir sur les individus autant que sur les techniques, de les former, de les impliquer, de leur faire confiance pour qu'ils travaillent ensemble et parfois à distance. Le monde du travail est obligé de suivre ce mouvement, mais il a parfois du mal. D'un autre côté, les entreprises qui ne savent pas s'adapter mettent en danger leurs salariés parce que c'est la nouvelle façon de faire des affaires. Les dirigeants ont le devoir de modifier leur approche de la «net économie». Le plus grand danger, c'est le déficit de la pensée organisationnelle. Ce n'est pas la dose de technologie qui est importante, c'est la façon de faire évoluer les organisations. C'est cela qui fera la différence.

Comment allons-nous travailler dans ces entreprises virtuelles ?
Nous allons devenir des travailleurs en réseau, des nomades électroniques. Nous travaillerons de plus en plus sur un mode collaboratif. Le monde du travail devient un vaste espace au sein duquel les gens partagent des idées, des expertises ou des compétences. C'est une attitude naturelle. Parmi la dizaine de collaborateurs réguliers avec lesquels je travaille depuis des années, il y en a un que je n'ai jamais rencontré. Il est d'une culture différente. Ce n'est pas un phénomène général, c'est davantage une augmentation des modèles et des modes de travail que sa disparition.

Que devient le salarié dans ce contexte ?
Il va devenir un salarié libéral. C'est une notion que développait Chantal Cumunel dans notre ouvrage collectif le Travail au XXIe siècle et qui oblige de plus en plus de salariés à être autonomes et responsables dans leurs actes. Nous devons également aller vers une modification des modes de rémunération des salariés et des non-salariés, et casser la relation directe et mécanique entre le temps de travail et le salaire. Il faut aussi prendre en compte les résultats, la richesse créée par une équipe. L'une des difficultés tient à faire cohabiter une notion du salaire au temps auquel s'ajouterait une participation à la création de richesse.

Le modèle salarial est-il remis en cause ?
Nous entrons dans le post-salariat, mais ce modèle ne disparaîtra pas au profit d'un autre... D'autres modèles, différents statuts se développeront et coexisteront. On achètera de la compétence à la demande, en « flux tendu ». Les entreprises diminuent le stock-travail et achètent des prestations plus qu'elles n'embauchent. Ce qui va encourager la diminution de la taille des entreprises qui vont se spécialiser et parfois s'associer en réseaux, en filières d'expertise.

La diminution des emplois fixes à durée indéterminée nous obligera à vendre des prestations plutôt qu'à rechercher un travail. Nous assisterons aussi à la multiplication de la pluri-activité : nous pratiquerons plusieurs métiers ou nous nous consacrerons à plusieurs activités à la fois. Ce qui favorisera d'abord une migration entre statuts (commerçants, salariés, artisans, libéraux...), ensuite nous verrons se multiplier des activités indépendantes, du «self-employment», c'est-à-dire la capacité pour chacun de créer sa micro-entreprise. Cette démarche est un pont entre le monde salarial traditionnel et l'entreprise. Il sera sans doute pour beaucoup un nouvel ascenseur social.

Internet permet la solvabilité de services en ligne. Le cyber-espace se remplit de petites entreprises qui découvrent qu'il leur est possible de créer une « multinationale » individuelle, d'individus qui fourmillent d'idées et tentent d'y faire fortune, de familles qui y trouvent des compléments de revenus. Ce modèle trouve un écho favorable chez les jeunes qui y voient un moyen de s'affranchir d'un monde du travail asservi à des règles qu'ils ne partagent pas. Nous devons accepter cette multiplication des sources de revenus et la porosité entre statuts de gens qui font tous partie du monde du travail. Cela devient une respiration normale du monde du travail au XXIe siècle.

 

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Pour réussir en affaires électroniques,
il sera capital d'aller vers les autres

Entrevue avec Denis Ettighoffer par Danielle Stanton,
in "2B or not 2B", Réseau Cefrio, Volume 2 N°2, juin 2000 (Québec, Canada)

Aujourd'hui, faire du commerce éléctronique «entreprise à entreprise» est quasi à la portée de tous. Encore faut-il en avoir le désir, la volonté. S'il n'y a pas de désir, il ne se passera rien.

[...] Avec le commerce électronique "entreprises à entreprises", plus besoin d'embaucher des tas de gens - parfois à prix d'or. On peut désormais accéder à la compétence où elle se trouve et au moment exact où on en a besoin. Conséquence : les entreprises produisent autant et aussi bien sinon mieux, mais en abaissant considérablement leurs frais fixes. Le travail en mode coopératif électronique change tout. [...]

[...]  Les communautés professionnelles d'entreprises se multiplieront au cours des prochaines années. L'effet de levier qui résultera de ce type d'association permettra aux sociétés de réaliser non seulement des gains de productivité, mais de créer ensemble une valeur ajoutée, selon le principe suivant : "Je suis intelligent, tu es intelligent, il est intelligent, mais nous serons encore plus brillants en fusionnant nos forces !" [...]

[...]  Internet n'est que la partie "mécanique". Le passage au commerce électronique "entreprises à entreprises" ne se fera qu'à une seule condition : que le dirigeant d'entreprise accepte de changer sa "posture mentale". Etre branché sans prendre le temps d'aller sur les forums de discussion ou de visiter les places de marché (emarket places) équivaut à posséder un cerveau électronique et ne pas l'utiliser ! Pour réussir en affaires électroniques, il sera capital de développer le réflexe d'aller vers les autres. Les PME n'ont pas encore suffisament développé ce réflexe. La perspective de devoir se constituer un réseau en effraie plusieurs. A tort. Nul besoin de s'allier à des millions de gens pour bâtir un réseau. Vous savez quel est le nombre magique ? Sept. A partir de là, c'est l'histoire de "l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours..." qui s'applique. La chaîne de relations de chaque participant se met en marche et permet à chacun des membres d'être en contact indirect avec un très large bassin d'experts. Derrière une chaîne de valeur technologique, se cache toujours une chaîne de relations humaines. [...]

 

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Vers un développement des modèles coopératifs

Denis Ettighoffer, propos recueillis par Nathalie Crouzet,
Dirigeant, Revue du Centre des Jeunes Dirigeants d'Entreprise, avril 2000

Quelles sont les évolutions marquantes du paysage économique ?
www.cjd.netLa croissance de la Net-économie est due aux gains de productivité rendus possibles par le renforcement des modes coopératifs entre les organisations les plus diverses. Depuis 1992, ces gains ont crû de façon extraordinaire aux États-Unis, par l'alliance d'entreprises : c'est là que se trouvent les gisements de productivité promis par les investissements informatiques et que tout le monde cherchait. C'est la fin des effets frontières qui affectent tous les acteurs économiques, et ceux-ci découvrent les impacts concrets de l'interdépendance dans leur chaîne de la valeur. Conséquence de la montée de l'immatériel, de l'accélération et de la mondialisation des échanges : les entreprises doivent sortir de la logique économique classique et faire appel les unes aux autres pour se développer, s'appuyer sur des réseaux pour multiplier les partenariats. Nous allons vers la constitution de méta-organisations.

Comment cela se traduit-il au niveau des formes d'organisations ?
Deux aventures s'offrent aux entreprises. Les "méta-entreprises" vont construire de la valeur ajoutée en se combinant avec d'autres entreprises pour créer de nouveaux produits et services, attaquer de nouveaux marchés. Elles sont dans une relation fortement collaboratrice et faiblement intégratrice. C'est l'exemple de PSA, qui préfère développer les collaborations plutôt qu'intégrer ses sous-traitants. D'autres entreprises s'organisent en une chaîne où elles sont soumises les unes aux autres, mais elles y gagnent l'hyperproductivité. Dans ces "méta-réseaux", la collaboration se fait "sous-contrainte" et l'intégration peut être très forte. Ces entreprises utilisent les télécommunications pour réduire leurs coûts de coordination, travaillent en flux tendus, mettent en commun la gestion de leurs opérations. C'est l'exemple de l'industrie textile qui mise sur le codéveloppement pour résister aux faibles coûts de la main-d'oeuvre asiatique.

Les PME sont-elles concernées ?
Nous avons l'habitude de raisonner en termes de grandes, petites ou moyennes entreprises. Il faudrait aujourd'hui parler en termes de grappes ou de chaînes d'entreprises. Les grappes d'entreprises se sont multipliées par dix en quinze ans et représentent désormais 37% de l'emploi. Une enquête de l'INSEE montre que les entreprises isolées ont perdu, entre 1984 et 1992, 270 000 emplois alors que, dans le même temps, les grappes d'entreprises en ont créé plus de 300 000. En 1980, il existait 600 de ces grappes d'entreprises, elles sont maintenant 6700, regroupant plus de 20 000 entreprises. Ces chiffres démontrent que méta-entreprises ou méta-réseaux sont sont bien les modèles d'organisations du futur, dans lesquels les entreprises doivent s'inscrire aujourd'hui avec détermination. Les entreprises les plus avisées feront sans doute cohabiter les deux modèles, alliant codéveloppement, coproduction et codistribution. Toutes les entreprises doivent se poser cette question : quelle est notre capacité à créer des réseaux relationnels pour faire des affaires ensemble ? Ce que les Anglo-Saxons nomment le cooperative business. Il faut que les entreprises, quelle que soit leur taille, comprennent que l'enjeu n'est plus seulement de faire la différence par l'innovation des produits ou des technologies mais par le modèle d'organisation : par leur capacité à se combiner avec d'autres pour créer de la valeur. La concurrence du futur s'établira sur la compétivité des modèles organisationnels. Et les PME sont les premières concernées.

Les entreprises françaises sont-elles prêtes pour l'économie de réseau
Le vieil adage «l'union fait la force» est plus que jamais d'actualité. Il y a une réelle résistance culturelle latine à collaborer avec d'autres. Notre vision tribale fait que nous sommes plus intelligents avec d'autres que seuls, et que nous pouvons ainsi faire d'importantes économies de moyens et d'argent. Il existe des méta-organisations en France, dans le domaine des transports ou la gestion de réseaux comptables, par exemple, avec la création de plates-formes communes de services. Que l'on opte pour une forme ou pour l'autre, pour construire un réseau d'affaires de type méta-entreprise ou pour réaliser des gains de productivité à plusieurs dans un méta-réseau, il faut s'associer. Les entreprises qui ne réussiront pas à s'associer pour faire des gains de productivité ou lancer de nouveaux produits disparaîtront, car les autres disposeront d'une cahîne de valeur plus performante.

Quelles sont les implications pour les managers et leurs collaborateurs ?
Ces nouvelles organisations impliquent bien sûr de repenser le management. Il faut choisir comment on fixe le prix d'un produit mais aussi qui commande. Les entreprises se structurent, en fonction des problèmes rencontrés, en filières de compétences. Le management fédéré répond à ce phénomène de polyactivité, demandée aux organisations comme aux employés. C'est une forme d'organisation mercenaire. Le mot-clé est : subsidiarité. Dans les organisations virtuelles, on utilise les compétences mais aussi les ressources les plus diverses à façon. Aussi, ceux qui considérent encore l'entreprise comme une enceinte sacrée ou ceux qui ont un ego très fort vivent difficilement cette métamorphose. Ils devront accepter d'être le maillon d'une chaîne de la valeur et se fondre dans une communauté professionnelle. L'orientation est à l'intégration du marché et du client dans cette chaîne, et non plus à l'égotisme. Ainsi est-ce une révolution autant mentale qu'économique que nous vivons avec le développement des méta-organisations.

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Le XXIè siècle au travail : Comment travaillerons nous demain ? Sociologue, architecte, consultant, historien donnent leur point de vue

Libération, 10 janvier 2000, par N.C., C.D. et M.J.G.

Dans l'entreprise du XXIe siècle, c'est désormais une rengaine, la matière première essentielle sera l'information. Logiquement ceux qui la maîtriseront vaudront cher sur le marché de l'emploi. Cette nouvelle élite, ces « travailleurs du savoir » auront des exigences à hauteur de leur valeur marchande. Sans doute iront-ils au plus offrant, sans doute seront-ils polyactifs, forcément nomades, fortement individualistes. La mondialisation et le travail en réseau leur fourniront un large terrain d'expérimentation. Mais les autres ? Si l'on nous promet une société avec moins « d'idiots » ­ le niveau d'études augmente ­, beaucoup devront se contenter des « vieux métiers » ­ tâches répétitives et production de masse ­ ou d'emplois de services abondants mais mal payés. Peut-être leur vie sera-t-elle moins centrée sur le travail. Tant mieux. Mais en version capitalistique, il se profile bel et bien une société de plus en plus hiérarchisée et inégalitaire : « les travailleurs du savoir » contre « les idiots » ?

Tous précaires ?
Pour les plus pessimistes, le salariat ne devrait pas résister au XXIe siècle, le Code du travail non plus. Haro sur le collectif nous prédisent les socio-économistes, les contrats de travail vont s'émietter. Les entreprises ne conserveront qu'une poignée de cols blancs pour les postes stratégiques et piloteront à vue une armée de sous-traitants, de collaborateurs occasionnels (CDD, intérimaires, indépendants). Ils serviront de variable d'ajustement, comme c'est déjà le cas aujourd'hui, mais en plus grand nombre. Ces intermittents auront troqué le contrat de travail contre un contrat commercial, se comporteront comme des entrepreneurs au service d'autres entrepreneurs. « Ils devront être capables de zapper d'un statut à l'autre, d'une tâche à l'autre, alterneront les périodes de travail et de non-travail », analyse Denis Ettighoffer, président de l'Eurotechnopolis Institut. « Le stress va s'intensifier, amplifié par le sentiment de surveillance et de contrôle permanent induit par les progiciels omniprésents, estime Pierre-David Labani, secrétaire permanent de la CFDT. Il faudra un niveau de résistance mentale élevé. Ce sera la nouvelle pénibilité du travail. »

Contradiction
En version rose, cette nouvelle flexibilité apportera aux individus plus de responsabilités, d'autonomie, de professionnalisme, une forme de désengagement aussi vis-à- vis de l'entreprise, qui devra pour les retenir inventer d'autres règles. « Le problème de toutes ces thèses, souligne la philosophe Dominique Méda, c'est qu'elles sont faites pour les gens très qualifiés. » Quid des autres ? Ils sont menacés par une précarité croissante. « Ceux-là, analyse Claude-Emmanuel Triomphe, président de l'Université européenne du travail, vont exiger des employeurs et des politiques des garde-fous. La demande de régulation, d'un supergendarme va être très forte. Pour que la flexibilité ne devienne pas précarité pour tous, il faudra inventer une éthique et de nouvelles règles du jeu. » Par exemple un système de protection sociale adapté à la polyactivité, permettant de glisser d'un statut à l'autre (indépendant, salarié, chômeur). C'est un peu le contrat d'activité esquissé par le commissariat au Plan. D'autres prônent un revenu d'existence assurant un salaire continu pour des emplois discontinus.

Comme le rappelle Dominique Méda, la flexibilité et la fin du salariat ne sont pas une fatalité. « Il faut arrêter de croire que tout est prédéterminé », dit-elle. Nous avons le choix. Celui en tant que citoyens-électeurs, de promouvoir des garanties collectives. De privilégier une "société du temps choisi", selon l'expression du sociologue André Gorz. Car nous allons de moins en moins travailler. En 1950, l'homme passait la moitié de sa vie au travail. En 2024, il ne devrait plus qu'y consacrer 10 % de son temps.

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