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Du mal travailler au mal vivre

Par Michel Drancourt, Futuribles, juin/juillet 2003

Du mal travailler au mal vivreDisons-le tout net d'emblée : le titre n'incite pas à la lecture celles et ceux qui cherchent à situer les problèmes dans le temps. Les paysans de La Bruyère et les ouvriers de Dickens vivaient mal, non seulement parce qu'ils avaient un travail pénible, mais surtout parce que ce travail ne leur rapportait pas de quoi vivre. Rapportés à ces réalités d'autrefois, les malaises d'aujourd'hui dans les sociétés riches apparaissent comme des vapeurs de bourgeoisie émotive.

Et pourtant, ce livre (1) mérite amplement la lecture parce qu'il conduit à d'utiles réflexions sur l'usage et la répartition du temps. Denis Ettighoffer et Gérard Blanc sont des spécialistes des techniques d'information et de communication. Ils partent d'un constat : il ne suffit pas de mettre en oeuvre une technique nouvelle pour qu'elle provoque une amélioration des méthodes de travail et réduise la peine des hommes. Pour tirer plein parti d'une technique nouvelle, il faut marier le progrès technique et celui de l'organisation. Or, au-delà d'un optimum, les efforts et les dépenses supplémentaires pour gagner en rendement deviennent extrêmement coûteux et inopérants. Quand on bute sur ce mur, il n'est plus possible d'améliorer l'organisation. Il faut en changer. Les lenteurs du changement expliquent largement le hiatus entre les prouesses de la technique et les résultats souvent décevants, en termes économiques et sociaux, de son application.

On n'a jamais autant parlé de stress. Moins on travaille et plus on est secoué par le travail. On plaque sur la société de la machine à vapeur et du taylorisme les techniques de l'e-économie. La recherche de la productivité portant principalement sur les coûts salariaux conduit de nombreux salariés à douter que le progrès scientifique et technique conduise au progrès social.

Comment surmonter ce défi qui se traduit par du mal vivre ? En mettant en oeuvre une nouvelle écologie du temps qui passe par des formes nouvelles d'organisation.

La dictature du technicien consiste à affirmer qu'il suffit d'utiliser l'informatique pour que l'organisation nécessaire surgisse naturellement. En réalité, il faut la concevoir en même temps que l'outil, tant dans l'entreprise ou l'administration (dont les auteurs ne parlent guère, alors que le mal vivre s'y manifeste au moins autant que dans les entreprises).

Partant du constat, on peut rappeler quelques étapes de l'évolution du travail, notamment en France qui est le principal terrain d'observation de l'ouvrage. Le travail y a longtemps été considéré comme une corvée réservée aux classes "d'en bas". Avec l'industrialisation, il a changé de nature et s'est imposé à tout le monde, y compris aux gens "d'en haut". Les rapports sociaux ont souvent été conflictuels en raison de la transposition dans l'entreprise des organisations hiérarchiques qui, de Louvois à Fayol, ont toujours eu la préférence de l'élite française.

Avec la généralisation de la société de consommation, les choses se sont améliorées. Pendant quelques années, le slogan "ce sont les hommes et l'organisation qui font la différence" était répété à l'envi. Là-dessus les frontières s'ouvrent largement, la concurrence s'accentue. Les entreprises s'adaptent souvent vigoureusement. La pression financière, de plus en plus forte, les conduit à céder au court-termisme. Le bruit fait autour des restructurations, des plans sociaux, de la fin du travail à vie, conduit à penser que le travail est déstructuré et que nous entrons dans l'ère du "travailleur jetable".

Ce tableau sombre est largement peint par des gens qui ne travaillent pas en entreprise, tandis que bien des salariés eux-mêmes ne se montrent pas mécontents de l'entreprise dont ils dépendent. En revanche, ils se plaignent de plus en plus de l'accélération des rythmes de travail. Les 35 heures y contribuent désormais largement. On a peut-être plus de temps libre mais le temps de travail, bien que réduit, pèse très lourd.

Partant d'une autre approche, celle des transformations techniques, Denis Ettighoffer et Gérard Blanc débouchent sur le même constat. Que proposent-ils ? De valoriser le travail en le modernisant, afin de renforcer les chances de l'entreprise. La proposition se décline en six orientations :
  • Organiser le travail de telle sorte que chacun puisse le vivre selon son tempérament et ses aspirations. Les 35 heures pour tous, c'est stupide. Certains peuvent préférer 50 heures. De même pour les retraites.
  • Tendre à faire que chacun puisse réellement disposer de son temps personnel, ce qui suppose que le temps de travail soit efficacement organisé, étant entendu que les dirigeants vivant pleinement leur activité peuvent avoir une optique différente. Mais qu'ils ne l'imposent pas à tous.
  • Réfléchir à une politique globale de revenus, ce qui suppose d'examiner avec des yeux neufs la structure de partage de la richesse créée. On retrouve là en langage d'aujourd'hui les propositions manifestement oubliées de Pierre Massé sur la politique des revenus.
  • Développer la qualité de vie au travail, ce qui contribuera à améliorer la qualité de vie tout court. Les auteurs auraient dû, là, souhaiter que chacun se prenant par la main essaie de mieux maîtriser sa vie hors travail, ce qui aurait aussi des conséquences sur la qualité de la vie au travail. Mais c'est une dimension du problème qui relève plus de la morale, de la formation, voire des religions, que de l'organisation des entreprises.
  • Prendre en compte la réalité de l'occupation du temps où le travail classique ne représente qu'une part, de plus en plus faible, de la vie. Quant aux entreprises, elles ont à s'inspirer des groupements locaux d'employeurs qui permettent de mutualiser l'utilisation du temps des salariés, de favoriser la mise à jour des compétences et la polyvalence professionnelle.
  • Intégrer, dans les exigences de l'organisation, le vieillissement des actifs qui doit être l'occasion de réinventer les modes de travail et de savoir les adapter aux âges, aux compétences, aux tempéraments. La médecine aura son mot à dire. Les critères sur lesquels s'appuie la médecine du travail datent du charbon et de l'acier. Il est temps de les mettre à l'heure de l'e-économie.
En conclusion, les auteurs insistent sur l'un des traits majeurs de la société actuelle : on avait pris l'habitude de confondre vie et vie de travail. Il est nécessaire de situer la vie de travail dans une vie plus large, mais que beaucoup ne savent pas très bien remplir.

(1) : "Du mal travailler au mal vivre", Denis Ettighoffer et Gérard Blanc, éditions Eyrolles, 2003


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L'antiproductivité du stress lié au manque de temps

Par Bertrand Lemaire, Le Monde Informatique, 13 juin 2003

Le Temps dévore ses enfants... "Du mal travailler au mal vivre" débute par un rappel du mythe de Cronos (Saturne), le dieu du temps. Qui laisse penser que le problème des emplois du temps surchargés devait déjà être connu des Anciens.

Prenant acte du fait que notre société "de loisirs" est de plus en plus à la recherche de temps, les auteurs, Denis Ettighoffer et Gérard Blanc, s'inquiètent de la croissance du stress des travailleurs, notamment en col blanc. L'une des raisons de cette désorganisation du travail est la mauvaise intégration des technologies de l'information et de la communication dans la manière de travailler. La facilité croissante de la circulation de l'information, au lieu d'être source d'amélioration des conditions de travail, a ainsi constitué une source de stress : il faut réagir plus vite, en hachant l'emploi du temps, en multipliant les allers-retours entre les tâches... Bref, tout ce qui peut contribuer à diminuer l'efficacité au lieu de l'accroître. Les auteurs stigmatisent au passage toutes les mauvaises habitudes françaises : productivité assimilée au temps passé, rythme artificiellement hebdomadaire du travail, sacrifice de la vie de famille au profit de la vie professionnelle...

"Du mal travailler au mal vivre" s'achève sur une partie fort justement intitulée "Du mieux travailler au mieux vivre", pour mieux organiser sa vie comme un tout où travail et vie privée ne sont que les deux visages de Cronos. Denis Ettighoffer et Gérard Blanc, respectivement président et directeur d'études de l'Eurotechnopolis Institut, signent ici le premier ouvrage sur l'organisation du temps individuel de l'après 35 heures.


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"Du mal travailler au mal vivre"
Par Denis Ettighoffer et Gérard Blanc

L'Expansion, Les meilleurs livres de management en synthèse, mai 2003

Denis Ettighoffer, président de Eurotechnopolis Institut, et Gérard Blanc, directeur d'études, sont parmi les meilleurs spécialistes français de l'impact des technologies sur la vie au travail et l'organisation des temps sociaux. Ils établissent ici un diagnostic complet mais non complaisant sur notre rapport au temps.

Idée-force. Les frontières entre travail et non-travail sont devenues plus que poreuses. Afin d'être en mesure de réorganiser nos espaces-temps, il convient de dépasser les réflexions habituelles sur les 35 heures ou l'âge de la retraite. Nous ne sommes pas condamnés à devenir de stupides chronophages.


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"Du mal travailler au mal vivre"
Plaidoyer pour une liberté du temps

Andrée Muller, 01 Informatique, 10 avril 2003

De la dictature de la réactivité à l'émiettement du temps de travail, les technologies de l'information font disparaître les frontières entre travail et non-travail.

Le stress et les pressions psychologiques sans cesse grandissants des nouveaux modes de travail ne sont pas directement imputables aux nouvelles technologies de l'information. En cause ? « Les manières (parfois idiotes) dont nous laissons filer le temps, faute d'avoir assimilé les grandes transformations que les TIC ont rendues possibles. »

Les deux auteurs de l'ouvrage - le président d'Eurotechnopolis Institut, Denis Ettighoffer, qui a déjà écrit plusieurs livres consacrés aux impacts organisationnels et sociétaux des technologies de l'information, dont "L'Entreprise virtuelle", et Gérard Blanc, directeur d'études dans le même institut et coauteur avec lui du impacts organisationnels et sociétaux des technologies de l'information, dont "Le Syndrome de Chronos" - ont réalisé ici un fabuleux travail de synthèse.

S'appuyant sur des études et des travaux d'universitaires, ils analysent méthodiquement les rouages de la société actuelle, où « plus de la moitié des Français utilisent un ordinateur dans leur travail (...). Cette mutation technique et technologique s'est propagée à une vitesse très supérieure à celle du métier à tisser, de la machine à vapeur, du moteur à explosion, ou de l'électricité ».

De la dictature de la réactivité érigée dans les entreprises en critère de performance à l'émiettement du temps de travail, ils montrent comment les technologies de l'information contribuent à faire disparaître les frontières entre travail et non-travail.

Ils décrivent la façon dont elles ont modifié les rythmes fondamentaux de notre vie. Et posent, en définitive, les deux grandes problématiques actuelles de notre société - retraites et temps de travail - au regard de ces technologies. L'obligation de vitesse est au coeur de leur démonstration : « L'accélération de la circulation de l'information nécessite un temps de réaction plus rapide. »

Cet état d'urgence permanent est devenu le quotidien des salariés et des cadres en particulier, à qui on demande en permanence de travailler « au-delà de l'horaire légal, sans compensations financières ». Résultat : un état de stress généralisé. La solution ? Mieux utiliser les technologies de l'information pour passer d'un management par la peur à un management fondé sur la confiance, qui donne aux salariés la possibilité de gérer leur temps, et aux seniors le droit au travail.

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RÉAPPRENDRE À EMPLOYER NOTRE TEMPS !

Humbert Fusco-Vigné


Humbert Fusco-Vigné est consultant en communication d'entreprise, chroniqueur et critique de la vie et des livres (VERSO, Arts & Lettres). Ce texte est le compte-rendu du dîner-débat organisé par Eurotechnopolis Institut le 18 mars 2003 à l'occasion de la sortie de "Du Mal travailler au Mal vivre".
 
Du mal travailler au mal vivreLes auteurs sont de bon aloi mais aussi des experts en poil à gratter. Ce livre a pris pour titre le sous-titre de leur ouvrage de référence, dédié en 1999 à une première analyse de la consommation de notre temps par rapport au travail, aux NTIC (les infotechnos) et aux 35 heures (1). Dans leur nouveau livre, ils ont globalisé le propos en traquant et analysant les mutations et conjugaisons - aujourd'hui pourvoyeuses de stress sans fin - de nos modes de travail et de vie. Ils observent l'accélération de leurs rythmes, notre agitation en conséquence et l'absence ou l'inadéquation des réponses à ces emballements. Le résultat est ce que nous vivons : un mal vivre qui va jusqu'à être dépourvu du moindre savoir-vivre ! Ils ont donc visé juste. Ce ne sont pas des gauchistes. Mais, sans cracher dans la soupe, ils mettent les pieds dans le plat. En les agitant, ils enrichissent questions et réponses, nous mettant ainsi sur les bonnes pistes. Ils les jalonnent avec une intelligence documentaire à saluer.

Vite, toujours plus vite ! Une fuite en avant ?
Comme dit la prière d'insérer, et c'est la vérité, ce livre interpelle : dans quelle société sommes-nous en train, au boulot et dans la vie, de faire semblant de nous épanouir ? Faute d'un temps qui se réduit comme peau-de-chagrin - problème vieux comme le monde mais exponentiellement aggravé par les progrès les plus récents - nous parvenons de plus en plus mal à survivre, mis à part quelques petits génies qui, selon les circonstances, le sont, le croient, le prétendent ou font semblant. Engagés la fleur au fusil avec les NTIC dans la musette, soi-disant génératrices de progrès dans nos modes et méthodes de travail, nous déchantons. Les « infotechnos » sont devenues, par manque d'intelligence et de discipline, autant de stupéfiants d'accélération et de corruption de notre existence. La perfusion de notre travail dans notre jardin privé, via le nomadisme et la multiplication des « sbf » (sans bureau fixe !) asphyxie notre vie. Les cadres qui le peuvent se rebiffent, mais beaucoup trop y perdent le nord. Nous risquons d'y perdre la tête, comme ces poulets décapités qui détalent en tous sens, dans la parabole chère au mollah Omar et à son maître Oussamah Ben Laden !

Au travail comme chez soi, nous sommes en effet trop souvent autant d'esclaves obsédés courant après eux-même et quelque chose, mais quoi au juste ? La gratification de ce travail et notre quête d'un certain bonheur nous glissent entre les doigts. Nous nous retrouvons « surencombrés et émiettés », zappeurs aux statuts variables, déréglés, épuisés, surmenés ou « workoholic », mais c'est notre santé qui trinque. Tels les écolos soixante-huitards de l'autre siècle, nous rêvons parfois de retour à la terre, mais nous savons bien que ce n'est plus la réponse, comme dans ces magazines où les bobo chics des terres lointaines aimeraient se donner rendez-vous, sans faire autrement que de les feuilleter à l'occasion. Nos « e-sociétés » sont-elles l'ultime avatar, « forcément ambigu » comme aurait dit Marguerite Duras, d'une civilisation dont nous pressentons qu'elle tombe en ruines avant de nous péter à l'improviste à la figure !?  Voyez les politiques. D'un show l'autre, ils n'ont plus le temps de penser ni de savoir quoi faire, ni même comment gouverner ni à quel saint se vouer ! Tout le dispositif des 35 heures, des motifs à ses applications, est en inadéquation avec la logique des besoins et attentes de nos sociétés. Halte au feu ! Repos. Réapprenons le temps et la vie façon 21ème siècle en cessant de vouloir réinventer le passé ! Nous pouvons le faire en préservant la prééminence des réseaux humains sur celle des ordinateurs ! C'est une des leçons de ce petit livre qui fourmille d'autres recettes exposées avec clarté, érudition et simplicité. C'est donc un livre à lire.

Pour une « écologie du temps »
Face à l'avalanche des questions et des problèmes posés, l'ouvrage prend appui sur une sorte de vaste « rapport d'étonnement ». Les auteurs en tirent, sur le fond, des lumières, une mise en perspective, des espérances et des réponses pour retrouver un équilibre entre nos modes de travail et de vie, pour ne pas dire une raison d'exister ! Côté forme, l'ouvrage comporte une table des matières détaillée, une bibliographie et des notes ou références en provenance de sources à rendre jaloux un chartiste. L'ensemble permettra aux débutants de tout savoir et aux connaisseurs de mieux savoir, en allant vite, à ce qui les concerne, leur importe ou les intéresse.

Nos amis démontrent ce qu'il faut faire pour que notre pain de chaque jour, au travail et en famille, redevienne comestible sinon de nouveau un plaisir. Car notre époque est aussi celle de formidables progrès. Cet ensemble reste pourtant miné de dysfonctionnements qui, en tous domaines, sont à la hauteur ! Nous restons mal équipés pour surmonter ces obstacles, nourris que nous sommes de la sous-culture du temps, avec le pain et les jeux de nos spectacles de Bas Empire romain revisités par les fées cathodiques. Les auteurs nous indiquent comment faire, en commençant par réintroduire dans le système du travail une politique des revenus et du coût du travail. Ce livre apprend pourquoi et comment nous devons « refonder », comme on dit maintenant, l'adage qui, depuis la nuit des temps, reste celui des hommes de la terre : « laisser du temps au temps ». « Dans une société plus soucieuse d'efficacité que de vitesse, tout le monde doit apprendre à gérer sont temps » disent en conclusion les auteurs, en référence notamment à la notion de « temps choisi » que notre culture admet mal. Si nous ne le faisons pas, c'est l'horreur économique garantie pour nous et, pire, nos enfants.

(1) : "Le Syndrome de Chronos, du mal travailler au mal vivre", Denis Ettighoffer et Gérard Blanc, Dunod, 1999, Prix Rotary du livre d'entreprise.

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