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Ces entreprises qui sous-valorisent leur innovation

La Tribune - Hommes et Expertises - édition du 23/03/06


L'incapacité d'Arcelor à rentabiliser son savoir-faire est un cadeau offert au géant indien Mittal, selon le président d'Eurotechnopolis Institut. Les actifs incorporels représentent un élément important dans la création de richesse d'une entreprise.

Au-delà du patriotisme économique dont les commentateurs se gargarisent à gogo, une question pressante se pose aujourd'hui, celle de la sous-valorisation du savoir-faire d'entreprises à la pointe de la recherche et développement (R&D). Dans un contexte de bataille accrue sur les transferts de technologies, bataille que certaines majors industrielles risquent de perdre en bradant leur savoir-faire au profit de grands pays émergents comme la Chine et l'Inde, le sujet est pris au sérieux par Bercy qui devrait lancer une réflexion sur les faiblesses de l'analyse économique en la matière.

Le cas d'Arcelor est éloquent. "Il est symptomatique que Mittal, qui ne vend que des aciers de base, se voit mieux capitalisé qu'Arcelor, qui pourtant produit des aciers spéciaux et des alliages à forte valeur ajoutée." Denis Ettighoffer, président d'Eurotechnopolis Institut, ne mâche pas ses mots. Pour lui, c'est clair : les actions d'Arcelor sont sous-valorisées en Bourse. "Elles sont même ridiculement basses, enchaîne Pierre Breese, conseil en propriété industrielle. La capitalisation réelle d'Arcelor ne tient pas suffisamment compte de ses actifs immatériels (valeur des marques, des brevets, des licences...), largement supérieurs à ceux de Mittal." Aussi, si Mittal parvenait à s'emparer d'Arcelor, ferait-il une affaire juteuse.

Eurotechnopolis Institut et l'Institut de Gestion Sociale ont mené une étude afin d'évaluer l'influence des réseaux techniques comme vecteurs de création de valeur ajoutée conjuguée. Une partie du questionnaire abordait la notion de valeur immatérielle. Quasiment la moitié (48 %) des entreprises ayant répondu au questionnaire affirmaient avoir "fait en sorte d'évaluer" leur valeur immatérielle. Mais ces entreprises confondaient comptabilisation de leurs valeurs incorporelles et valorisation immatérielle de leur fonds de commerce. "Une ignorance qui s'avère préoccupante lorsqu'il s'agit de valoriser tout ou partie de son fonds de commerce. Cette valeur d'estime prend en compte le succès de leur site, la notoriété de leurs marques, la valeur de leurs brevets, le succès de leur communication, l'attractivité de leur entreprise auprès des réseaux de R&D", explique Pierre Breese. Dans une économie avancée à forte intensité de connaissances, les actifs incorporels représentent désormais un élément important dans la création de richesse d'une entreprise.

Des fleurons technologiques. Ainsi, l'OPA de Mittal sur Arcelor serait l'occasion pour le groupe indien de mettre la main sur des fleurons technologiques développés par le groupe franco-luxembourgeois. "Alors qu'Arcelor détient près d'un millier de familles de brevets, Mittal ne détient qu'une vingtaine de familles de brevets, pour l'essentiel provenant de l'entité française Unimetal", précise Pierre Breese. Les brevets Arcelor proviennent des entités Usinor, Arbed, Cockerill Sambre, Sacilor, Sidmar et Sollac, qui ont accumulé un savoir-faire que leurs concurrents sont loin d'atteindre. Selon Eurotechnopolis Institut, si on se réfère aux nombres de brevets, les challengers ThyssenKrupp et Corus en détiennent chacun dix fois moins qu'Arcelor, mais six fois plus que Mittal.

Les enjeux de la propriété industrielle et de l'innovation ont-ils été correctement pris en compte par la direction d'Arcelor ? s'interroge Denis Ettighoffer. "On peut en douter, compte tenu de l'absence de prise de position sur ce sujet pourtant critique. Une valorisation sérieuse de la valeur des actifs incorporels respectivement d'Arcelor et de Mittal conduirait sans doute à une révision de la parité nettement favorable à Arcelor."

Pour ce dernier comme pour Pierre Breese, ce déséquilibre entre les actifs incorporels d'Arcelor et de Mittal pourrait avoir des conséquences graves. En premier lieu, il pourrait provoquer l'appauvrissement des actionnaires d'Arcelor par une sous-estimation de la valeur des actifs incorporels. Il pourrait aussi signifier l'arrêt de la politique d'innovation du groupe résultant de l'offre publique d'achat (OPA) en raison du désintérêt de Mittal pour l'investissement en R&D. Il pourrait aussi impliquer son affaiblissement à terme par rapport à des concurrents préservant leur capacité d'innovation.

Les experts de l'OCDE s'accordent à considérer que le point faible le plus significatif de bon nombre de pays, dont la France, tient à l'incapacité à "rentabiliser" les savoirs. Les analyses de cette "rentabilité" des investissements en matière de R&D mettent par ailleurs l'accent sur le rapport coût/efficacité plutôt que sur les impacts économiques et systémiques. "En d'autres termes, nous avons des avis de comptables là où nous attendons des avis d'économistes", souligne Denis Ettighoffer. Une chose est patente : il y a sous-capitalisation manifeste d'Arcelor, estime ce dernier. "Sa valeur immatérielle n'a pas été portée au haut du bilan, réduisant sa vraie valeur et l'affaiblissant face à une OPA hostile. Il est temps d'y remédier, sauf à ce que les actionnaires actuels soient plus attirés par l'occasion d'une belle opération spéculative en se débarrassant d'actions dont le rendement moyen donne rarement l'occasion de dividendes euphorisants. Quelque part, on va regretter les politiques de noyaux durs !"

Yan de Kerorguen



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